Ressources Humaines (1989)

conte par Olivier Aulry

Ah les nuits embaumées de Paris!  D’écœurantes effluves d’échappement et de bitume fondu viennent de pénétrer par le velux du minuscule studio. Anne de Genoncourt coince le combiné entre son épaule et sa mâchoire, pose le réveil électronique dont elle pressait nerveusement les touches de réglage, tout en téléphonant à sa cousine, et se redresse de son lit pour renclencher vigoureusement la fenêtre pivotante dans la pente du plafond. On se croirait au troisième sous-sol d’un parking souterrain! Mais il fait si lourd. Ce dimanche-soir semble sans fin. Le temps s’accroche. À bientôt onze heures, les nuages retiennent encore de la lumière du jour dans leurs masses bouffies, où se faufilent les aiguilles acérées de brefs éclairs. Le tonnerre gronde comme un chien alerté. L’orage cerne le quartier, mais n’éclate pas. Il faut quand même que je me couche. Demain je bosse. Une nouvelle semaine de boulot. Une de plus… Mais pour dire vrai, ça me soulage que je week-end soit fini. Pourtant ce boulot est une galère absolue, ni fait ni à faire. Et c’est la seule chose qui me tienne… Il faut que je fasse nettoyer ma jupe beige. Je n’ai plus de propre que le tailleur noir… trop chic… avec cette chaleur!… Oh je n’ai pas envie d’aller à Prinsy cet été. J’y suis déjà allée à Pâques. Maman va me demander mes dates de vacances… Mais de quoi se mêle-t-elle, cette conne ? Est-ce qu’elle croit que je n’ai pas le choix ? Je suis indépendante. Ne plus rien leur devoir… J’ai mon boulot, mon appart’… J’aime bien mon père, mais plus ça va, moins on se comprend… Fabrice me fait gerber avec ses airs de hobereau de province, toujours à suivre et imiter Papa qui doit le prendre pour un imbécile. Mais qu’est-ce que je vais faire toutes mes vacances à Paris ? Je pourrais repeindre le studio, ou faire des aquarelles… La vérité c’est que j’en ai marre de la peinture et des cours de dessin. Ce prof est nul et me méprise comme une petite bourje d’aristo que je suis. D’ailleurs c’est bien simple, plus ça va et plus je me sens ressembler à une bonne soeur. Maman dit que j’ai « un joli coup de crayon » et que j’ai « le sens des couleurs ». Mais c’est exactement ce qu’elle a toujours dit de sa soeur Madeleine, une vieille fille à moitié barje. Moi, une nouvelle tante Madeleine… Et je n’ai que 28 ans! On ne le dit pas assez, mais c’est l’âge le plus horrible de la vie. Un âge idiot. Encore jeune, mais foutu. D’ailleurs, je sens déjà que j’irai à Prinsy. Enfin, j’ai encore le temps de me décider, mais c’est quasiment sûr. Me décider… quel mot horrible, quel cafard…

Le téléphone est maintenant raccroché. Mais les mots continuent à descendre dans sa tête. Elle s’engouffre dans la salle-de-bain minuscule, rattrapant le beau carton à dessins sur le chevalet relégué dont elle a croqué les jambes au passage. C’était un cadeau de sa mère avec une boîte de peintures à l’huile Lefranc-Bourgeois pour ses seize ans, quand ils habitaient Nancy- sa mère a toujours eu un côté fastueux inattendu. Malgré ses prétentions au titre de studio, le logement d’Anne, aménagé dans deux chambres de bonne, digère mal le lit étroit, la table, le coin cuisine et l’armoire.

Vivement demain. Tant pis, je mettrai le tailleur noir. C’est un peu chaud, mais c’est la seule chose un peu habillée. Gérard m’a dit qu’on irait peut-être ensemble voir de Lion. C’est Luppo qui veut. Il faut que je sois bien sapée. Remarque, il m’amuse de Lion, ce vieux beau. Mais qu’est-ce qu’il peut être vache avec Gérard. Je ne sais pas pourquoi Gérard le prend si à coeur ce contrat. Après tout, c’est l’affaire de Luppo. C’est vrai que s’il n’est pas signé, on risque de se faire licenciés-économique. Au moins ça fera bouger les choses… Peut-être que de Lion nous embauchera dans sa boîte ? Non, pas Gérard. Mais moi peut-être. Il me plaît de Lion. Il ne fait pas ses cinquante ans, malgré ses cheveux déjà blancs. Il a de l’allure avec sa grande taille un peu raide. Sa légère claudication lui donne du charme. Les hommes ont de la chance… Mais c’est quand même un requin. Il faut dire qu’il est servi avec notre Luppo. Ah celui-ci… pas vraiment de charme, mais quel drôle de type. Quand de Lion l’a traité d’escroc l’autre jour, il n’a pas bronché. Il a quelque chose de vil, ce Luppo, de gluant. Avec moi, tellement mielleux…

Quelques minutes plus tard, Anne ressort de la salle-de-bain où elle a enfilé un long tee-shirt en guise de chemise de nuit. Elle contrôle le réveil tout en amollissant les boules quiès, éteint sa lampe de chevet et se glisse sous un drap.

Le téléphone resonne…

Dans son appartement trop grand, Gérard Lemendiant, toujours en slip depuis qu’il a décollé du lit vers cinq heures, tape frénétiquement de ses deux majeurs les touches maculées de son clavier. Il ne jette que d’incidents coups-d’oeil au nouveau texte vert-brillant qui s’insère impétueusement au milieu de l’écran, repoussant sans égard derrière les marges invisibles les phrases malchanceuses de la version précédente de ce putain de rapport. L’inspiration a fini par venir…

Le désordre et la saleté ont su tirer le meilleur parti de la dimension de ce trois-pièces où Lemendiant campe depuis deux ans. Sur la table où il mange et travaille se pressent cinq ou six bols de café remplis de mégots. Plus loin, à même le sol, une litière dont les draps convulsionnés évoquent le corps tragique d’un supplicié, témoignage de ses crucifiantes insomnies.

La pièce contiguë est entièrement dévolue à la fonction de garde-robe. Sur la moquette orange, legs de l’antépénultième locataire, traînent des boules de vêtements que dans son absurde fantaisie il a trié par couleur plutôt que par genre. Seul surnage avec une dignité incongrue le costume de travail gris clair, soigneusement disposé sur un valet et veillé par trois angéliques chemises pastel suspendues avec leur cravate à des clous dans le mur.

Il lance une dernière édition de ce rapport d’audit qui sera soumis pour la cinquième fois le lendemain à M. de Lion, Directeur de l’Organisation d’un important groupe bancaire. Il est déjà dix heures et je n’ai pas appelé Anne. J’espère qu’il n’est pas trop tard. Mais avec cette chaleur, qui pourrait dormir ? Il prend son téléphone.

« C’est Gérard Lemendiant. Excuse-moi d’appeler si tard.

– Je venais à peine de me coucher.

– C’est à propos du rendez-vous de demain. Luppo m’a confirmé qu’il voulait que tu viennes avec moi. Il veut mettre tous les atouts de notre côté.

– Tu m’en avais déjà parlé. Je suis d’accord pour servir d’appât… C’est à quelle heure ?

– En début d’après-midi. C’est nous qui nous déplaçons cette fois. Il faudrait y être pour 14 heures 30.

– Très bien. Tu m’expliqueras demain-matin ce que je dois faire.

– Oui. A demain. Et encore une fois excuse-moi.

– A demain. Bonne nuit.« 

Le lendemain-matin, Anne retrouve Gérard Lemendiant dans le bureau commun des consultants. Il a le teint gris, les yeux creux, les traits tirés. Ses cheveux agglutinés en arrière avec du gel, se redressent comme les épines d’un porc-épic. Il s’est déjà dégrafé son col de chemise à 9 heures 30 du matin et il se tord le cou dans tous les sens pour se dégager d’un éternel torticolis. A trente-deux ans il en paraît quarante. Et malgré son costume gris-clair impeccable, il y a je ne sais quoi d’irrémédiablement fripé qui émane de lui, et de si clochardesque qu’Anne en ressent un inavouable sentiment de pitié et de dégoût. Mais le sourire de Lemendiant triomphe de cette mauvaise impression et c’est avec plaisir qu’Anne accepte d’aller prendre dehors leur café.

En fait de consultants, il ne reste plus qu’eux-deux. Le chef du département Maintenance a été licencié il y a trois semaine avec toute son équipe. Anne qui a été embauchée un mois avant cette charrette a participé ponctuellement à l’étude en cours de Lemendiant, qui devrait déboucher sur un important contrat de cinq consultants. Elle pourrait facilement se douter que les affaires du Cabinet Luppo ne vont pas très bien et que l’enjeu de ce contrat est capital. mais elle préfère flotter un peu au dessus de tout ça.

Ce matin, Luppo l’a saluée avec sa courtoisie habituelle, un peu ridicule et condescendante. Et il a poursuivi de sa voix haute et un peu zézayante:

« Et ça va bien avec Gérard Lemendiant ? Vous êtes avec lui dans d’excellentes mains! J’ai tenu à ce que vous lui soyez, hiérarchiquement, directement rattachée. Je veux réussir votre intégration dans notre société… Donc vous êtes contente avec Gérard Lemendiant.

– Oui. Il est très bien, très humain. On se tutoie. C’est vrai qu’il est un peu… en ce moment…

– Il est un peu…

– Non. Je veux seulement dire qu’avec cette chaleur nous sommes tous un peu fatigués.

– Fatigués… Chaleurs … Ah oui. Et avec de Lion, ça va ?

– Avec moi, ça va très bien. Il est drôle, je trouve.

– Eééééh oui, il est drôle. Eééééh oui. Donc tout va bien…

– Oui!

– Tout va bien… Et tout va bien aussi entre Gérard Lemendiant et lui ?

– Mais… oui, j’ai l’impression.

– Alors c’est parfait. Je vous souhaite donc de continuer à réussir votre intégration chez nous. »

Basile Luppo est un petit homme large et gros, d’une quarantaine d’années, avec d’épaisses moustaches noires. Derrière des lunettes à monture métallique brillent des yeux humides d’intelligence. Il a monté seul cette agence d’informatique il y a trois ans. Son opiniâtreté, son audace, ses talents exceptionnels d’illusionniste lui ont valu d’arracher de juteux contrats aux concurrents de l’establishment duConseil.

« Malheureusement, l’intendance ne suit pas… » En effet, les mirifiques promesses projetées avec art devant les yeux éblouis de ses clients se sont de plus en plus traduites par de frustrants résultats. Après quelques contre-performances habilement maquillées, sa réputation s’est peu à peu troublée. Mais il ne démord jamais. La difficulté stimule son obstination, aiguise sa tactique. Livré à une table hostile de décideurs, il joue les discordes, flatte les ambitions qui se heurtent en sourdine et, pompier-pyromane, sauve in extremis l’harmonie du comité de direction au prix d’une fuite en avant, d’une montée en charge de ses prestations. Admiratifs et penauds, les protagonistes acceptent sportivement d’avoir été roulés dans la farine de si haute main, tout en se disant: Ce Luppo, une fois qu’on l’a laissé rentrer, on ne peut plus s’en défaire.

Ce formidable esprit de conquête lui vient d’une très ancienne et anxieuse idée fixe: gagner beaucoup et vite! Il souffre dans sa chair du moindre franc dépensé, vit le jour de la paie comme un drame, rogne toutes les primes sous des prétextes fallacieux, discute le moindre besoin logistique – J’ai serré tous les boulons! -, licencie son personnel dès la fin des contrats et réembauche à la signature de nouveaux en négociant les salaires comme un rapiat. Ce dernier point surtout lui a mérité un équipage au rabais, pêché parmi les marginaux du marché, chômeurs de longue durée, déclassés, déprimés, vulnérables d’une manière ou d’une autre.

Le contrat espéré était quasiment celui de la dernière chance pour le Cabinet. Quasiment, car on ne pouvait jamais vraiment savoir ce que Luppo cachait dans son sac, et il donnait fastueusement le change en évoquant devant qui voulait l’entendre de nombreux et prestigieux contacts commerciaux. Mais Lemendiant qui connaissait son patron depuis deux ans en doutait. Pourtant, au lieu de fuir ce navire menacé, comme l’avait fait en bloc le département Maintenance (trois ou quatre personnes en fait), il s’accrochait de toutes ses forces. L’idée de ne pas obtenir ce contrat mal engagé et de provoquer ainsi la faillite du Cabinet le rendait malade. Et même si le Cabinet résistait à cet échec, il sentait que ses jours seraient comptés. Luppo lui avait plusieurs fois exprimé son mécontentement, allant jusqu’à lui envoyer des lettres recommandées pour constituer un dossier d’insuffisance professionnelle… Le licenciement serait sec, peut-être même sans allocation de chômage.

Mais l’éventualité semblait l’atteindre au delà même de ses justes motifs de crainte. Il s’était noué au cours des mois entre Luppo et lui une curieuse relation de force. Dès les premières crises de colère de Luppo, Lemendiant avait marqué sa place. Non pas qu’il ait pris plaisir à ces vociférations, il en souffrait pendant des jours, mais il les attendait. On aurait dit même qu’il les provoquait par son air abattu, ses réflexions maladroites, le sourire qu’il essayait de maintenir dans la tempête. Devant lui, Luppo s’excitait, se montait la tête et soudain débordait d’insultes et de menaces. C’était tantôt des hurlements terribles qui le glaçaient sur sa chaise et auxquels il répondait logiquement mais en bégayant, tantôt des sarcasmes humiliants et bien affûtés, où le génie psychologue de Luppo se défoulait des efforts commerciaux et des violentes angoisses de l’insécurité. Lemendiant était peu à peu devenu le souffre-douleur de son patron et, tout en haïssant ce rôle dont il avait évidemment conscience, il en plaisantait avec ses collègues, ce qui lui valait leur sympathie, mais il ne pouvait parvenir à s’en dépêtrer. La perspective de quitter cette boîte provoquait en lui une insupportable panique, comme si l’enjeu était aussi important que la vie. Alors il encaissait sans broncher. La révolte qui sourdait au fond de lui, son amour-propre écrasé par la pression de cette violence intérieure dont il s’était serré, comme Luppo pour les dépenses, tous les boulons, se vengeait en lui infligeant toutes sortes de tourments. Mais malgré les insomnies qui liquidaient sa force vitale, il ne se donnait qu’une issue: réussir. Il faisait tout pour gagner ce contrat, alimentait la puissance tactique de Luppo de tous les indices captés chez le client, rumeurs d’acquisition, éléments de vie privée, spéculations délirantes sur des riens qui lui valaient l’accablement et les sarcasmes de son patron.

Anne et Lemendiant reviennent du café où ils ont commencé à préparer la réunion de l’après-midi avec de Lion. Ils s’installent dans le bureau commun des consultants au deuxième étage. Lemendiant commence à voix haute la lecture du rapport final d’audit qu’il a terminé la veille au soir. Soudain, se retournant machinalement vers la porte, il aperçoit son chef qui était entré sans bruit et l’écoutait. Aussitôt il suspend sa lecture et se met à expliquer où ils en sont. Mais Luppo l’arrête, agacé, de sa voix grêle:

« Continuez, continuez. Ne faites pas attention à moi.

– Voulez-vous que je résume le début ?

– Non, je le lirai plus tard. Lisez-moi plutôt votre conclusion, notre proposition, quoi.

– J’ai découpé le projet en trois phases, selon leur priorité…

– Oui, oui. Et ça fait combien ?

– La première phase représente cinq mois-hommes en charge sur un délai d’un mois.

– Non, non ! Ce n’est pas réaliste. Vous ressortez toujours la même chose ! Je ne veux pas faire appel à la sous-traitance. On ne va pas travailler pour l’amour de l’art. Il faut une montée en charge progressive. Qu’ils s’engagent pour trois mois avec deux consultants.

– Mais je n’ai pas fait le rapport dans ce sens et nous avons une réunion cet après-midi avec de Lion…

– Débrouillez-vous. Je ne vois pas à quoi ça sert de provoquer de nouvelles réunions si c’est pour redire exactement la même chose. Vous avez une tendance, Gérard Lemendiant, à entraîner les affaires qu’on vous confie dans une dynamique d’échec. A moins que vous ne soyez en train de réussir votre sabordage.

– Attendez, je vois comment rattraper cela. J’avais déjà préparé une proposition dans ce sens. Je vois comment faire. Tout sera prêt pour cet après-midi. Il me faut juste une heure pour arranger les choses.

– Vous êtes un amateur. Tout est toujours fait au dernier moment »

A midi, Anne laisse Lemendiant remanier sa proposition commerciale et sort. A côté du Cabinet se trouve un centre commercial comme il y en a fréquemment aux portes de Paris. C’est là que les consultants vont déjeuner, dans l’un des trois ou quatre restaurants. Anne s’y promène souvent à l’heure de la pause pour se changer les idées et se détendre. Elle affectionne particulièrement la librairie où elle feuillette rapidement des revues, effleure des romans et se plonge parfois dans de beaux livres d’art.

C’est aussi dans cette librairie du centre commercial qu’elle a remarqué quelquefois un grand jeune homme mince au teint hâlé d’une trentaine d’années, toujours habillé en noir. Il porte un étrange blouson de cuir fait de grands carreaux blancs et noirs écartelés comme un blason, qui lui donne un air métaphysique. Ce jour-ci, il est en face d’elle de l’autre côté des présentoirs bas de la librairie. Elle l’a détecté d’un coin de l’oeil.

Son cou se crispe d’indécision. Deux voix contradictoires lui soufflent, l’une de baisser rapidement les yeux sur les livres de façon naturelle, l’autre de redresser nettement la tête pour le regarder à découvert, pour lui laisser voir qu’elle le regarde. Elle ose en fin de compte lever la tête, mue par une voix tierce de révolte contre une tentation inacceptable de lâcheté et de haine d’elle-même. Mais cette violence intime s’effondre dans l’action, et c’est un coup-d’oeil timoré qui se glisse. Car elle croise ses yeux à lui, très doux, très accueillants, très compréhensifs. Des yeux humbles, mais sans timidité. Elle s’enhardit à maintenir le regard, le sien, dur, farouche, prêt à s’envoler à la moindre disharmonie. Et il lui semble que ce regard de l’homme avance et recule en contrepoint de ses poussées d’audace et de fuite, qu’il épouse son émotion avec toute l’intelligence et la patience de l’amour divin, qu’il est empreint d’une faiblesse infinie, mais non pitoyable.

Pourtant cet instant de surprise, d’extase presque -qu’elle voudrait retenir – est en train de passer. Il lui semble que cela dure trop longtemps, que les clients de la librairie vont les remarquer. Sa concentration se fatigue; le doute s’insinue: elle a ressenti tant de choses dans cet échange immatériel… et si elle n’était pas au niveau ? Elle ne trouve pas d’inspiration pour passer à un second temps, elle n’a pas l’énergie de soutenir un autre niveau aussi juste. Elle se perd, se confond; elle a menti, son jeu s’écroule, comme toujours. Mais lui la regarde, avec une supplication, une vulnérabilité, une petitesse si délicate, si exacte, que sa douleur se décharge, les larmes lui viennent aux yeux et elle sourit, elle rit presque et aussitôt se retourne et s’enfuit, inondée de bonheur.

Lemendiant était derrière elle. Il semble troublé, hagard. A-t-il vu le regard échangé ? Mais pourquoi se préoccuperait-il d’elle ! La situation le mine; son teint est gris; au fond de ses yeux creux brille une lueur de défi et de crainte, comme un pauvre. Il a le visage crispé; il se tord la colonne dans tous les sens pour détendre son dos ou pour tenter de se dégager d’un éternel torticolis. Il ressemble à un singe en cage qui aurait l’air tellement humain et bouleversant. Anne ressent de la compassion et lui propose de déjeuner ensemble.

Justement il la cherchait. Luppo lui a précisé la stratégie. Du côté du directeur de l’Informatique, il n’y a jamais eu de problème. Lemendiant s’est immédiatement imposé comme l’homme de la situation. Le hic vient de l’autre décideur, le directeur de l’Organisation, ce de Lion qui n’aime pas Lemendiant. Mais (lui a dit Luppo) j’ai l’intuition que ça colle bien entre Anne de Genoncourt et de Lion. Histoire de particule d’abord. Mais peut-être aussi attrait physique. De Lion est un beau de cinquante ans, avec une belle prestance, une voix grave et riche. Il en impose. Et puis il est séparé de sa femme. Il doit être en plein démon de midi. Anne le trouve drôle et sympathique – c’est ce qu’elle m’a confié ce matin – et elle vit seule… Je parle sous votre contrôle… Si Luppo n’a pas grande estime pour les capacités professionnelles de cette fille, il pense qu’avec un peu de doigté, ce serait une carte à jouer. Puisque de Lion n’a pas l’air de vous apprécier, il faut que vous adoptiez un profil bas, que vous ayez l’air de mettre Anne en avant. Après on verra…

Debout contre un bar, les deux derniers consultants du Cabinet Luppo avalent un sandwich et un café. Lemendiant ne se fait pas d’illusions: Anne et lui échangent leurs places. Ce n’est pas encore officiel, mais ça le sera très vite, et dès cet après-midi vis à vis de de Lion. Comment informer Anne sans l’affoler ? Elle n’a pas la carrure du chef de projet. Il faudra bien que quelqu’un assure. Donc je reste dans l’ombre à faire le boulot derrière elle, en éminence grise, très, très grise même. Mais ça ne tient pas debout. Qu’est-ce que Luppo a en tête…

« Tout se passera bien ! » dit Anne, coupant le long monologue intérieur de son compagnon.

La réunion a lieu au siège dans le bureau de de Lion. Lemendiant expose les conclusions du nouveau rapport d’audit et devant le silence de de Lion, embraye directement sur les objectifs du projet. Sensé donner son point de vue, le directeur de l’Organisation émet de vagues sons inarticulés. Embarrassé, Lemendiant s’adresse directement à lui:

« Voilà donc les grandes lignes du projet… remanié selon vos remarques… Puis-je savoir…

– Ecoutez mon vieux, cela fait – je ne crois pas exagérer – une bonne vingtaine de fois que je vous répète la même chose: ce que vous proposez n’est pas un outil de simulation, mais – ce que moi j’appelle – une sensibilité !

– J’avoue, monsieur, ne pas comprendre votre distinction. Une simulation pour moi c’est une sensibilité…

– Bon, ça suffit ! Je ne vais pas vous apprendre votre métier. Voilà des mois que vous faites le siège dans nos couloirs, que vous occupez nos bureaux, que vous prenez notre temps. Si vous n’avez pas assez d’éléments avec tout ça… Qu’est-ce que vous attendez ? Que j’écrive moi-même les programmes ? c’est ça ? Mais à quoi on vous paie, mon cher monsieur ? et à quel prix ! Votre patron nous a vendu vos dix ans d’expérience et nous l’avons cru et payé sur parole. Alors, à vous mon cher, gambergez, gambergez ! Mais ne tardez pas trop, car on commence à trouver la note un peu salée là-haut. Je vous prends à témoin, mademoiselle, puisque vous avez suivi l’étude: est-ce que j’ai fait de la rétention d’information ? est-ce que nos services ne se sont pas pliés à tous les besoins du Cabinet Luppo ? Ecoutez, M. Lemendiant, je crois comprendre qu’il y a incompatibilité d’humeur entre nous, et j’ai sûrement ma part de responsabilité. Je vous propose de nous laisser votre rapport et de poursuivre avec Mlle de G’noncourt. Je crois qu’à nous deux nous pourrons peut-être rattraper la situation. »

Anne est très mal à l’aise, d’autant plus que Lemendiant se lève très calmement:

« Je pense aussi que c’est la meilleure solution. Ma collaboratrice est au fait de tous les détails de l’étude et M. Luppo lui-même voulait vous le proposer. Je vous laisse donc terminer…

– Oui oui, au revoir, mon vieux. Et bon travail ! Je crois qu’on peut vous le souhaiter… »

Lemendiant sort bêtement en faisant un petit signe amical à Anne. De Lion arbore un sourire de triomphe:  » Dites, il n’est pas très combatif votre collègue. Enfin, c’est un homme intelligent. Il s’est rendu compte qu’il n’était pas le right man… » Anne interloquée par ce coup de théâtre qui vient de la propulser à la tête du projet et dans ce face-à-face inattendu cherche à clarifier la situation. Elle lui demande quelles sont ses intentions vis à vis du Cabinet Luppo. De Lion un peu défrisé par la raideur de la question la regarde de travers, embarrassé, et puis se ressaisit et d’un ton solennel proclame:

 » Nous sommes prêts à travailler avec un partenaire crédible, qui nous offre toutes les garanties d’une bonne réalisation, dans les temps annoncés, au coût prévu et qui réponde à nos besoins. Je ne sors pas de là.

– Mais alors, que pensez-vous de notre Cabinet ?

– Mademoiselle, pour moi il n’y a pas de Cabinet, mais des hommes – et des femmes – qui collaborent avec nous dans un but précis et selon une politique générale définie par le Comité de direction et notre Président. Vous comprendrez, mademoiselle, quand je vous aurai dit que le Président me demande presque chaque jour quand il aura ses tableaux de bord. Le Président ne peut pas prendre en considération les détails, les histoires de cabinet – autant dire de chiottes… Le président attend, exige – et c’est normal – des ré-sul-tats! Et qu’est-ce que je peux lui répondre, moi ? J’ai la tête sur le billard. Comprenez ma situation. Vous pensez que je fais traîner les choses, comme ça, pour le plaisir. Je suis res-pon-sable des résultats du projet!… Non, laissez, je n’ai pas fini, j’en viens à vous…

– A moi ?

– Oui à vous. Mais ne soyez pas inquiète. Si je me fiche et me contrefiche de ces Luppopo, Lucaca et Lemerdier… (Anne éclate d’un rire nerveux) Qu’ils s’empapaoutent les uns et les autres, les uns sur les autres, comme ils veulent, dans le sens qu’ils veulent et autant qu’ils le voudront: cela ne me regarde pas, c’est leur affaire. Par contre, dans la mesure où nous avons ensemble amorcé une collaboration que je trouve excessivement positive, je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous preniez vos cliques et vos claques de chez papa Luppo et que vous veniez tout simplement planter vos petits choux chez nous.

– C’est une proposition sérieuse ?

– Tout à fait sérieuse.

– Je ne peux pas accepter.

– Réfléchissez, mademoiselle… Anne. Votre contrat est prêt et n’attend plus que votre joli paraphe.« 

Aussitôt après les avoir quitté, Lemendiant était rentré faire son rapport oral. Luppo se frottait les mains en l’entendant. Le piège avait l’air de fonctionner. « Je prends les commandes, la partie est encore délicate.  » Luppo était quand même un peu inquiet de la tournure que pouvait prendre l’entretien. Qu’est-ce que de Lion pourrait lui soutirer ? Dès son retour, il la croise comme par hasard dans le couloir.

« Bonjour Anne. Alors ? Gérard Lemendiant m’a dit que de Lion vous avait retenu… Il est drôle, n’est-ce pas ?… Mais méfiez-vous, c’est un grand séducteur… » Luppo était toujours à demi protecteur avec Anne, et un rien menaçant. Son mépris pour les femmes le mettait mal à l’aise quand il voulait subtiliser pour obtenir quelque chose. Avec un sourire figé, il la regarda de ses yeux brillants en lissant sa moustache. Anne sentit la pression.

 » Je crois que nous avons encore nos chances.

– Nos chances… « 

Frappé par ce « nos », Luppo pense qu’Anne a dû rejeter la très probable proposition d’embauche de de Lion. Il disparaît dans son bureau et dicte une lettre adressée aux directeurs de l’Informatique et de l’Organisation. Il les informe du changement intervenu dans l’équipe; le projet entrant dans une nouvelle phase du ressort d’Anne, il doit décharger progressivement Lemendiant qui dès aujourd’hui s’engage dans une autre affaire. Il relit la lettre, la signe puis convoque ses deux consultants pour leur annoncer sa décision.

Pendant ce temps, Lemendiant avait sondé Anne: « Il me semble très très probable que de Lion t’ait fait une proposition d’embauche… » Anne lui répondit qu’il était hors de question pour elle d’accepter, parce qu’elle avait compris l’enjeu de ce contrat et qu’elle n’est pas capable d’une telle trahison, surtout vis-à-vis de lui.

Après l’entretien avec leur chef qui se montre pompeux mais bref, ils se quittent. Anne file à son cours de dessin. Lemendiant rentre à pied, espérant qu’un peu de marche détendra son dos et calmera le torticolis.

Luppo se rend de son côté chez un marabout africain qu’il contacte régulièrement. Il emmène avec lui, soigneusement enfermés dans une enveloppe, quelques cheveux blancs de de Lion recueillis discrètement sur le col de son manteau à l’occasion d’une réunion au Cabinet. Le professeur Coulibaly, vieil homme chenu à la barbe blanche et aux yeux troubles, le reçoit dans une pièce exiguë et sombre de son appartement. Entre les volutes de fumée à l’odeur âcre qui fusent de plusieurs endroits, au milieu des pots de terre, des plumes d’oiseaux et de restes calcinés, Luppo est invité à exposer sa requête: Un homme veut entraver son entreprise, l’obliger à licencier son personnel et mettre la clé sous la porte. Il faut empêcher cet homme de faire le mal. « Suis-le à la première occasion, et le moment propice d’agir se présentera. »

Le lendemain, Anne se plonge dans les dossiers du projet jusqu’à l’heure du déjeuner. Elle sort se dégourdir les jambes et se dirige naturellement vers le centre commercial. Elle reconnaît de loin Lemendiant en train de discuter avec le jeune homme au blouson noir et blanc devant la librairie. Ils semblent tous deux très animés. Anne voudrait changer de direction, mais son regard croise celui de son collègue. Elle s’approche, il lui propose d’aller déjeuner avec lui. Anne décline l’invitation, elle n’a pas faim. Elle veut seulement feuilleter quelques livres. Tout en parlant, elle fixe l’inconnu qui s’incline légèrement pour saluer, sans dire un mot. A nouveau elle sent l’énergie du regard. Lemendiant ne les présente pas. Personne ne lève le silence. Anne se dérobe avec un imperceptible « à bientôt » à Lemendiant, frôle au passage les yeux de X, brûlants, et, heureuse, va s’absorber dans les gros livres de peinture.

X la côtoie maintenant au rayon art, effeuillant rapidement de grands ouvrages. Elle ne parvient pas à l’ignorer et ses yeux sont impatients de voir ce qui l’intéresse, de confronter leurs goûts. Il déniche une sorte de catalogue d’exposition et l’ouvre juste devant ses yeux. Elle a très envie de dire, avec une certaine sûreté de son goût: Non, ce n’est pas vraiment le genre de peinture que j’aime. Ce sont des expressionnistes allemands des années d’entre deux guerres. Il tourne lentement les pages, il lui montre les tableaux, sans aucune gêne, et lit ses réactions sur son visage. Il est calme et intense à la fois. Anne, totalement étrangère à cette culture découvre avec réticence mais aussi avec une certaine fascination ces peintures d’épouvante, de cauchemar, parfois sommaires et brutales. Alors X lui dit:

« Tu aimes, n’est-ce pas ?

– Je ne connais pas…

– Oui, mais tu connais aussi.« 

X parle avec un accent étranger, brésilien peut-être, un peu traînant, mais gracieux et chantant. Les R sont aspirés. Le ton est très doux. La réplique sonne curieusement. Elle semble signifier quelque chose, tout en ayant l’air absurde.

« Tu es étranger ?

– Oui. Et non, aussi.« 

Il répond d’une voix suave et extrêmement sérieuse à la fois, comme s’il lui avait dit: Tu as compris une chose capitale pour moi, c’est exactement de ça qu’il s’agit. Le contraire d’une réponse lasse à une question banale. Anne retourne sur elle, sur cette question banale et mondaine qu’elle a lancé. Il lui semble entrevoir ce qu’elle comporte en même temps d’important, ressentant que c’est la première parole qu’elle lui adresse. Elle est un peu tentée d’entrer dans la magie de ce rapport vrai, concentré, auquel l’invite ce ton. Elle est quand même intimidée. Mais il rajoute au même degré de concentration, avec un humour qui facilite toute audace:

« Je suis étranger, mais je suis aussi assez étrange.

– Pourquoi tu dis que je connais aussi ces peintures ?

– Parce qu’elles te parlent et tu les comprends. Tu es touchée, parce qu’elles te disent des choses très exactes, la vérité. Et tu sais ce que ces peintures ont projeté dans l’Europe ? La guerre! les millions de morts, la destruction.

– Mais c’est effrayant!

– Non, ce n’est pas effrayant. Ce qui est effrayant, ce sont les bons sentiments.

– Je ne comprends rien.

– Je suis sûr que c’est le contraire. Tu comprends trop vite, et tu as le vertige. C’est normal. Il faut aimer un peu le vertige, c’est tout.

– Je suis au bord du gouffre, je n’en peux plus, ma vie est insupportable, je suis désespérée.

– Tu vois, ce que je te disais, tu ne dois pas résister au vertige.

– C’est curieux, moi qui suis timide et solitaire, je me sens attirée par toi. J’ai confiance en toi sans te connaître.

– Mais je crois que tu me connais déjà, je ne me cache pas.

– Hier, après notre rencontre, j’ai pensé à toi. Je crois que j’étais heureuse.

– Et maintenant ?

– Je pense à mon travail. Je voudrais bien changer, me reposer. Ah comme j’aimerais me reposer, mais c’est impossible, on compte sur moi. Et puis je n’ai pas le choix, il faut que je gagne ma croûte.

– Il y a une autre idée.

– Ah oui, et c’est quoi ?

– Oui, c’est quoi ? C’est mieux que « quoi ? », c’est beaucoup, c’est tout. Je peux te proposer beaucoup et … très simple, oui. Tu veux savoir ? Je vais te dire, mais doucement. Je ménage le vertige!

– On se revoit ?

– Tu veux ? Bon, je peux te voir ce soir.

– Il y a un café près du canal de l’Ourcq, tu le connais ?

– Oui, je le connais bien. Je viens à la nuit. »

Anne rentre au Cabinet et s’installe dans le bureau des consultants. Son esprit est ailleurs. Lemendiant lui parle du rapport pour de Lion, il l’a corrigé cette nuit sur son traitement de texte. Ils pourraient aller voir de Lion pour le lui apporter… Anne répond qu’elle en a marre, qu’elle ne veut pas voir de Lion, il est lourd, il la drague. Elle voudrait tout laisser tomber maintenant… Lemendiant dit qu’il la comprend, que la responsabilité est lourde, mais il l’assure qu’il ne la laissera pas tomber.

Là-dessus, apparaît Luppo. Il annonce la visite imminente de de Lion qui accepte de ne plus traiter qu’avec Anne comme interlocuteur du projet. Il demande à Anne si elle le sent bien, cet entretien qualifié de capital, de réunion de la dernière chance. Il exige la disponibilité complète de Lemendiant auprès d’Anne pour réussir cette étape décisive.

A nouveaux seuls, Anne demande à Lemendiant: « A propos, j’ai discuté peinture avec le type avec qui tu parlais dans la librairie. Il a l’air sympa. Tu le connais bien ? » Lemendiant est très gêné. Il sait qu’ils ont eu cette discussion à la librairie. Il voudrait mettre Anne en garde contre lui.

« Je l’ai connu au centre commercial. On a beaucoup discuté. Mais ce type me fait peur. Il y a quelque chose en lui de dangereux.

– Mais vous aviez l’air de bien vous connaître ?

– Il est très psychologue et on entre vite au coeur du sujet avec lui.

– Oui, c’est ça qui est formidable.

– Ce qui m’inquiète, c’est que tu aies dit que tu voulais tout quitter. Je ne peux m’empêcher de penser que ça a un rapport avec votre discussion, parce que moi aussi j’avais eu cette idée lorsque je l’ai rencontré.

– Oui, ça a un rapport. Mais ça fait longtemps que j’ai envie de tout lâcher. Et c’est peu dire! Au fond, ma vie se résume à cette boîte merdique qui prend l’eau. Ecoute, Gérard, regarde toi un peu. Tu vas très mal, le contrat te file entre les doigts, Luppo t’humilie, et tu t’obstines. Est-ce que ça n’est pas plus malsain ?« 

De Lion vient d’arriver. Il prévient Luppo pour lui dire que c’est la dernière tentative, mais qu’il n’y croit pas. Il a déjeuné avec le directeur de l’Informatique, l’autre décideur, qui trouve que cette affaire traîne en longueur, qu’on aurait mieux fait de confier l’étude à ses propres analystes. « Mais bon, j’accepte loyalement de donner une dernière chance au Cabinet Luppo. Je veux voir le nouveau chef de projet seul à seul, sans Lemendiant, et me rendre compte si cette nénette en a ou pas. » Luppo obtempère. De Lion rencontre Anne dans la salle de réunion. Aussitôt qu’ils sont seuls, il lui réitère ses propositions. « Quittez ce Cabinet véreux. Je viens de voir le père Luppo, il est aux abois. Vous allez couler avec l’autre abruti – comment s’appelle-t-il? – Leconnard ou je ne sais quoi… Sautez vite dans ce canot de sauvetage providentiel que je vous tends.

– Je vous trouve injuste. M. Lemendiant s’est donné à fond sur ce projet, il y presque laissé sa santé, et vous l’accablez…

– Mademoiselle, soyez sérieuse, nous ne sommes pas des philanthropes. Ce type n’a qu’à faire autre chose, je ne sais pas. A moins qu’il y ait quelque chose de spécial entre vous…

– Non, ce n’est pas cela. Mais écoutez, je ne veux plus travailler ici, ni chez vous. Je vais donner ma démission du Cabinet.

– Mais très bien ! Je vous rappelle ma proposition.

– Non merci!

– Qu’est-ce qui se passe ? Je peux vous appeler Anne ?

– Il y a des moments dans la vie où il faut savoir prendre des décisions.

– Qu’allez-vous faire ?

– Me lancer…

– dans quoi ?

– dans ce que la vie me proposera de plus acceptable.« 

Après le départ de de Lion, Anne rédige sa lettre de démission et la porte à Luppo. Celui-ci est atterré.

 » Vous allez travailler avec de Lion ?

– Non, rassurez-vous, je ne suis pas déloyale. Je quitte le Cabinet. M. de Lion refuse de signer le contrat. Je m’étais retenue jusqu’à ce que les choses soient claires. Elles le sont. Je m’en vais et cela ne vous regarde plus.

– Mais il faut suivre une procédure légale. Vous ne pouvez pas partir comme ça. Nous reparlerons de tout cela demain. Vous avez sûrement besoin de repos.

– S’il le faut, je reviendrai demain, mais ne comptez pas sur moi pour changer d’avis. »

Dehors, de Lion attendait Anne dans sa voiture.

« Est-ce que je peux vous ramener quelque part ?

– Je ne peux pas, j’ai un rendez-vous.

– A quelle heure ?

– Un peu plus tard, vers huit-neuf heures.

– Il est six heures, laissez-moi vous inviter à prendre un verre. Où est votre rendez-vous ? Je vous accompagne jusque là et je vous laisse ensuite.

– Bon, d’accord. »

Anne monte dans sa voiture. Luppo qui a vu la scène saute dans la sienne pour les suivre discrètement. Ils vont au café du canal de l’Ourcq. Luppo gare sa voiture près du café et s’y cache. De Lion passe les commandes: Anne prend un café, lui un bourbon. Il la confesse, lui pose des questions sur sa famille, raconte des anecdotes inoffensives. Anne reste en lisière, résiste à ses signaux. L’alcool le rend plus audacieux. Il commande un autre bourbon. Anne ne veut qu’un déca. Elle est calme, comme dotée d’une force inhabituelle, et cela le déroute. En fait, elle se sent simplement plus libre et lucide. Elle a trop conscience des efforts de de Lion pour se laisser embobiner, même s’il lui est sympathique. Il se commande un troisième bourbon: « Il fait une soif avec ce temps orageux! » Anne se contente cette fois d’un verre d’eau. Le temps est lourd. Le ciel s’assombrit. Un éclair apparaît de temps en temps, suivi d’un grognement lointain. De Lion est cramoisi, ne sait plus que dire. Anne est détendue, silencieuse. Elle se sent bien.

X vient d’arriver. Anne se lève et va vers lui. De Lion avale son whisky d’un trait et reste assis. X ne pose aucune question. Pourtant Anne justifie la présence de de Lion: des histoires de boulot, on veut la retenir, mais elle a pris la décision de quitter Luppo et de refuser toute autre offre. « Oui, dit X, le vertige, c’est le meilleur guide, infaillible. C’est le moteur. » Ils décident de quitter le bar. On entend un coup de tonnerre. De Lion, toujours assis, le visage de plus en plus rouge, en sueur, les observe. Il a bu trop de bourbons, il est un peu ivre. Anne va lui dire au revoir par politesse.

« Restez, n’allez pas avec ce tocard. Ne vous laissez pas ensorceler. Qu’est-ce qu’il vous a raconté ? Qui est-ce ?

– Un ami. Au revoir M. de Lion. Je vous remercie de toute façon, mais je dois partir. »

Il essaie de la retenir, elle se dégage, va vers X qui règle sa consommation au bar. De Lion se lève, furieux. Il dit à X de laisser Anne. X ne répond rien, ignore de Lion. Celui-ci se sent humilié: ce type plus jeune que lui dont il ne sait rien, un aventurier, séduction facile. Il provoque X: »Vous pourriez me regarder quand je vous parle! » X ne bronche pas. Alors il le bouscule. X se défend, évite un coup. Un chien grogne derrière le comptoir. Le patron leur dit de se calmer, de s’en aller. Il tend l’addition à de Lion qui va chercher son imperméable à la table et lui laisse un gros billet. X et Anne sont dehors. Le vent se lève. Ils marchent à grandes enjambées le long du canal. De Lion les suit. Il s’est monté la tête, se sent insulté et se jette contre X qui lui fait dos. X se retourne, le repousse. L’autre veut s’agripper à lui, lutter au corps à corps. Il est soûl d’alcool et de rage. X le repousse encore, le cogne en pleine figure avec son poing. De Lion titube et tombe par terre, évanoui. Anne dit qu’il faut prévenir police-secours. Il se met soudain à pleuvoir, des traits serrés et qui redoublent. Ils courent s’abriter sous un bouquet d’arbre en retrait. De Lion, immobile au bord du canal, est éclairé par une lumière crue, irréelle. « La pluie va le dessoûler, c’est ce qu’on pouvait espérer de mieux pour lui. Il y a une cabine là-bas, on peut appeler Police-secours. » Ils courent sous la pluie battante s’enfermer dans la cabine.

Pendant ce temps, une silhouette noire se glisse près du corps de de Lion. A quelques centimètres le canal bouillonne sous les trombes d’eau. L’homme fait pivoter le corps et le prenant par les jambes, l’immerge la tête la première puis le pousse complètement dans le canal. Il s’enfuit alors précipitamment, tandis que le corps semble secoué de soubresauts. Une main désespérée essaie de se raccrocher quelque part, la tête trempée émerge un instant, puis coule à nouveau.

Quand ils reviennent, ils constatent la disparition du corps. Ils scrutent les eaux du canal et ne voient rien. Anne dit: « J’espère qu’il n’est pas tombé dans le canal! Qu’est-ce qu’on peut faire ?

– Peut-être qu’il s’est relevé et qu’il est parti. On ne peut pas faire plus pour ce type. Allons-nous-en. Souviens-toi: le livre, la guerre.

– J’ai peur!

– C’est bien. La peur, voilà la grande chose. Tant que tu ne l’as pas dévisagée, elle t’écrabouille. Mais dès que tu la regardes, elle t’enseigne… et tu grandis. »

Anne réapparaît le lendemain au Cabinet Luppo pour régler les détails de son départ. Luppo essaie de lui vendre cette opportunité de carrière qui se présente:

« Le contrat est presque signé.

– C’est faux. De Lion n’a jamais eu l’intention de le signer. Il m’a proposé de travailler pour lui et j’ai refusé. Je ne veux pas rester ici.

– Attendez un peu, vous allez voir que les choses ne sont pas si bloquées que ça…« 

Luppo appelle le client. Le directeur de l’Informatique lui annonce la mort de de Lion. Il a été retrouvé noyé dans le canal de l’Ourcq. D’après des témoignages, il avait bu et se serait battu avec un homme à propos d’une jeune femme, au moment où l’orage de la veille a éclaté. Il aurait roulé dans l’eau. La police cherche le jeune couple. Anne pousse un cri. « Voilà un retournement inattendu, dit Luppo. On a retrouvé le corps de de Lion dans le canal de l’Ourcq. » Anne est anéantie par cette nouvelle. Elle souhaite rentrer chez elle pour réfléchir. Luppo la laisse partir.

Aussitôt dehors, elle renonce à rentrer chez elle. Elle veux voir X, mais ne sait où le trouver. Elle n’a ni son adresse, ni son nom. Elle court au centre commercial. La librairie est fermée à cette heure. Mais Lemendiant l’a vue. Il prenait un café accoudé à un bar en lisant un journal. Il sort, son journal à la main, la hèle: « Anne! Je viens de lire la mort de de Lion! Ça alors, c’est vraiment providentiel. Ça arrange bien les affaire de Luppo en tout cas.

– Je suis au courant. C’est épouvantable. Ce n’est pas notre faute… Je ne sais pas ce qui s’est passé… il a glissé…

– Evidemment que ce n’est pas notre faute. Mais qui regrettera ce salaud ?

– Gérard, il faut que je vois ce type, tu sais, celui de la librairie.

– Je te déconseille de le voir, mais si tu insistes… après tout… Il habite chez moi en ce moment… voilà mon adresse.« 

Lemendiant lui griffonne quelque chose sur un coin du journal qu’il arrache et lui tend. Elle saisit le bout de papier, jette un regard dessus, et comme une égarée se précipite dans la rue, appelle un taxi et disparaît.

Anne sonne à la porte de Lemendiant. X vient lui ouvrir. « Je suis contente de t’avoir trouvé. Le type d’hier soir… il est mort… noyé. C’est affreux. Les journaux en parlent, la police nous cherche.

– mort ?noyé ? Il a dû glisser. C’est ce qu’il avait de mieux à faire. Nous n’avons rien à voir dans cette histoire.

– Et si la police nous trouve ?

– Légitime défense. Il aura glissé de lui-même quand on a téléphoné.

– Tu as raison, c’est vrai. Après tout…

– Tu vois.

– Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Luppo me demande de rester. Qu’est-ce que j’ai de mieux à faire ?

– Moi, je pars.

– Tu pars… définitivement ?

– Je penserai à toi, et puis nous nous reverrons… J’emmène Gérard. Il m’a supplié. Je ne croyais pas le moment venu…

– Mais c’est quoi cette histoire ?

– C’est une histoire qui ne te concerne pas… Ou pas encore.

– Emmène-moi aussi. Je n’en peux plus. Qu’est-ce que tu peux faire pour moi ?

– Moi, rien.

– J’en ai marre de cette comédie. Tu te moques de moi.

– Non.

– J’en ai marre, j’en ai marre. Je veux mourir.

– C’est possible.

– C’est ça, ton secret miracle ?

– Oui … et non.

– Oui et non, ça veut dire rien. Je suis informaticienne.

– Exactement.

– Donc, salut!

– Salut.

– C’est quoi la mort ?

– C’est quoi la vie ?

– La vie ? C’est le souffle. C’est le temps, les envies, les souvenirs.

– Et ta vie ?

– L’échec.

– Alors, quelle différence ?

– Mais au moins, je sais ce que c’est. La mort c’est inimaginable. Il n’y a plus d’espoir. La mort c’est la fin. Il n’y a plus rien. C’est quoi la mort pour toi ?

– Un point de vue, un observatoire, une position. La vie se déroule devant la mort. La mort est un vieux stratège immobile qui se contente de voir, de voir bouger. La mort est pétrifiée, certaine. La vie est variable, meuble, éphémère. La mort dure, la mort sait. Tu es venue me voir pour savoir, et je te dis: cherche en toi un point fixe – vieux – dur, une pierre, et tu sauras que tu tournes autour de ça.

– Je ne sens rien de dur. Tout est confus, mouvant.

– Cherche dans tes souvenirs.

– Il n’y a de fixe que les idées morales et religieuses. Dessous, je sens comme un fleuve souterrain, de l’eau noire. Je vais à contre-courant. Elle semble me rentrer en dedans.

– Pourquoi résister à ce courant ?

– Parce que je ne fais que ça, remonter un fleuve noir qui m’engloutit. C’est cela ma vie. Sinon c’est le cafard, la déroute et au bout le suicide. La vie est une horreur, un monstre contre lequel je me bats chaque matin, chaque soir dans ma chambre. Les seuls moments où je l’oublie, c’est ce boulot qui m’absorbe sans m’intéresser – mais au moins je ne pense plus à moi -, et la nuit, le sommeil pendant lequel je deviens une autre personne, libre mais illusoire, et qui se dissipe le matin pour reprendre ma forme, mes questions insolubles…

– Aucune question n’est insoluble. Alexandre le Grand trancha le noeud gordien et Sénèque le philosophe se trancha les veines.

– Je suis trop douillette pour faire ça.

– Une injection de potassium ouvre la même issue. Je peux en obtenir. La mort est facile, c’est une solution sage, à portée de la main.

– Je veux mourir. »

Anne pleure. Gérard Lemendiant entre.

« J’étais sûr de vous trouver là… De Lion est mort assassiné. Un témoin a vu la scène. La police recherche un homme d’une quarantaine d’années qui l’aurait poussé dans le canal après la bagarre… Luppo m’a licencié tout à l’heure, à l’amiable. La situation a éclaté d’un coup. J’ai pleuré dans son bureau! J’étais d’abord horriblement tendu. Je l’ai insulté. Je ne pensais pas avoir tant de violence en moi. J’ai hurlé, j’ai dit que je ne me laisserais pas faire. Il m’a aussitôt proposé une transaction, douze mois de salaire. Je ne sais pas d’où il sort ce fric. Après tout, peut-être que son contrat va être signé. De Lion meurt bien à propos. Mais le plus curieux c’est que je m’en fous. J’ai pris mon chèque et les papiers administratifs…

(à X) Tu vois, j’ai eu raison de continuer à vivre. Je pensais à toi quand Luppo m’a jeté, je pensais au potassium! Mais je n’en veux plus. J’ai envie de vivre! J’ai tourné tout l’après-midi dans les rues. Je riais tout seul. Les gens me regardaient avec sympathie. Mais je vais te dire, c’est à toi que je le dois. Je ne sais pas pourquoi, mais l’idée que je pouvais mourir si facilement m’a rendu la vie plus légère. Même en insultant Luppo, il me semblait que je riais quelque part en moi. Je jouais, je finissais un vieux rôle. Maintenant c’est terminé. Je voudrais te dire merci, mais surtout j’ai pitié de toi. Je t’aime beaucoup plus qu’avant. Je sais que tu es un fils de pute et je t’aime. »

X n’est pas contre, il dit qu’il est un fils de pute et sourit. Anne pleure dans un fauteuil:

« Moi j’ai tout perdu. Mais je me vengerais. C’est Luppo qui a tué de Lion, j’en suis sûre. Il nous avait suivi au café. Je vais le dénoncer à la police. Je veux mourir… le potassium… ou je dirais que c’est toi qui l’as tué… L’injection, vite! Je n’en peux plus. »

(X) – Elle provoque une embolie au cerveau, un arrêt immédiat du coeur. Aucune souffrance. J’ai une ampoule. Je te fais l’injection immédiatement. »

(Anne à Lemendiant) – Et toi, Lemendiant, je te hais, je te méprise. Tu n’es qu’une larve. Oh je me hais, je me hais. »

X casse l’ampoule, remplit la seringue.

(Anne) – Mais tu n’as pas pitié de moi ? Tu vas me tuer comme ça ? Tu ne m’aimes pas ?

(X) – Finissons-en. J’ai pitié de toi comme d’un animal blessé à qui je vais épargner l’horrible souffrance de l’agonie.

(Anne) – Un animal! Mais je ne suis pas un animal. Je suis un être humain. Je suis une femme. Je pourrais vivre, je pourrais aimer. J’ai peur. Je vois le visage grimaçant de ma mère qui souhaite que je crève, la lassitude de mon père excédé par ces problèmes que je ne cesse de lui poser. Je vois le deuil de toute ma famille, leurs larmes reniflardes, les condoléances. Tout réglé comme du papier à musique. J’étouffe, j’étouffe. Ouvrez la fenêtre. Je veux au moins respirer un bon coup Oh! l’air de la nuit d’été, les étoiles. Non, je ne veux pas mourir. Encore un peu. Une respiration. Oh que c’est bon. Maman, papa, pourquoi êtes-vous si méchants ? Maman, maman! Non pas encore. Encore un coup. Pardon , Gérard, je t’ai insulté. Mais c’est moi que je visais. Je me sens toute flottante, légère, comme cette nuit. Je voudrais manger des cerises. Il faut mourir. Il faut cesser de vivre. Je ne connais même pas ton nom, tu es la mort. Donne moi…

(X) – Je te propose d’en finir sans douleur, de quitter cette vie monstrueuse qui t’empoisonne à chaque instant, cette vie pénible, hasardeuse que tu hais.

(Anne) – Mais pourquoi je me sens si bien ? Je voudrais ouvrir mon carton à dessin ou commencer une toile. Oh je voudrais peindre… Pardon, je ne connais pas ton nom, pardon. Est-ce que c’est possible d’oublier ma demande, de m’oublier, de se quitter sans que tu m’en veuilles pour tout ce dérangement ?

(X) – Est-ce que tu ne vas pas le regretter ? Moi je m’en vais, je ne te force pas,mais c’est maintenant ou jamais. Il faut décider…

(Anne) – Décider! Quel mot terrible. ai-je le choix ? Oh mes amis, je sens une telle tendresse pour vous, mes amis humains. Pardon. Merci. Donnez-moi de l’eau. Je veux boire. Je veux vivre. Décider. Mais c’est quoi, décider ? Est-ce que c’est simplement cela: je veux boire ? Oh que j’aime cette nuit. il y a tant de larmes en moi, comme si je n’avais jamais pleuré. Mais que c’est doux de pleurer! Est-ce cela décider ? des larmes, de l’amour, envie de peindre, de respirer la nuit de l’été, fondre ? Le courant, il me semble qu’il m’a emporté, j’ai l’impression de filer dans les rapides. Décider, c’est donc cela, la mort ?

(Lemendiant) – Oui, Anne. Décider, c’est mourir pour vivre. C’est perdre pour gagner. C’est ce que j’ai compris aujourd’hui. Il est parti, la mort. Il a emporté ses sinistres seringues. Il nous a laissé cette nuit pleine de cerises, cette nuit de juin fraîchement lavée. »

Avec ses indemnités de licenciement, Gérard Lemendiant a monté sa propre société d’informatique. Il vient de signer un gros contrat avec la banque *** où Anne a été embauchée. Il concurrence désormais Luppo. Ce dernier continue à préparer ses coups fumeux. L’enquête de police n’a pas abouti et recherche toujours l’assassin de de Lion. Personne n’a revu le jeune homme au blouson noir et blanc.


 

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