Le jeune homme et sa mort (1979)

conte futuriste par Olivier Aulry

Quand Thierry mourut, ou plus exactement quand Thierry entra en phase de mort, comme on disait à l’époque, on le fit acheminer par train spécial jusqu’au Centre *** au cœur du Limousin. Sa famille avait réservé l’un de ces compartiments à deux alvéoles séparées par une grande vitre. On le mena en civière par le quai de service jusqu’à sa place. Son frère Guy, qui l’accompagnait seul – sa mère n’ayant pas eu le courage de faire ce voyage -, arriva par l’autre quai dans la seconde alvéole.

Thierry lui apparut de l’autre côté de la vitre, à peine changé malgré l’incrustation technique qui lui obstruait la bouche et les cloisons nasales. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans, plutôt grand, un peu osseux, le visage calme, peu expressif avec un nez proéminent. Il était assis sur la banquette, la tête tournée de profil. Leurs regards ne se croisèrent pas, mais Thierry émis un grognement caverneux en réponse au salut de son frère aîné et Guy capta une étincelle de coin d’œil.

La maladie de Thierry les avait rapprochés et leurs rapports s’étaient énormément simplifiés. Ils avaient même établi entre eux une petite relation, facile, légère, comme cela n’était jamais apparu auparavant : Peut-être du fait de leurs six ans d’écart et de leurs natures étrangères.

À l’époque de ces faits – durant cette période d’orgueil où l’homme élevait sa tour de Babel pour défier le Ciel – la médecine n’avait certes pas supprimé la mort. Mais elle était parvenue à l’inscrire dans la durée. Un procédé coûteux permettait de la rendre plus progressive, moins brutale. Par ce moyen les hommes, au lieu de mourir d’un coup dès l’arrêt de la respiration, continuaient à vivoter dans des conditions anaérobies. Le corps devenu autarcique se nourrissait en décomposant ses tissus. Un peu de vie – et bien sûr de conscience – se maintenait jusqu’au dernier degré de pourrissement des organes. S’il était difficile de déterminer avec précision le moment exact du trépas, cette phase de mort, comme on l’appelait, excédait rarement le mois. La société avait une attitude ambiguë vis à vis de ce lugubre morendo. Il était inconcevable à qui en avait les moyens de ne pas y avoir recours. Mais nul ne pouvait prévoir sa réaction face à des proches devenus zombies qu’il verrait fondre en lambeaux et d’où émergeraient des parcelles de conscience.

L’alvéole destinée aux PPM (personnes en phase de mort) où se tenait Thierry ne manquait pas de confort. Il y avait un divan capitonné et un fauteuil profond près de l’hygiaphone. Sur une table fixée au sol du côté de la fenêtre traînait du papier à lettre et un stylo. Des reproductions de tableaux et des photos agrémentaient les parois. Mais il n’y avait pas de miroir. Derrière une porte, dans une petite cabine attenante, était installée une douche anesthésiante où le mourant pouvait se soulager en s’aspergeant le corps recouvert de gaze; la décomposition des muscles et de la peau s’accompagnait en effet de pénibles sensations de brûlure.

Heureusement Thierry était encore frais et ne paraissait pas souffrir. Il ne pouvait bien entendu plus parler, mais il entendait convenablement et pouvait répondre par signes et s’exprimer par écrit. Pourtant, il préféra tourner le dos à son frère et, s’accoudant à la fenêtre qu’il avait baissée, il se laissa absorber dans une contemplation un peu méditative. Ses yeux encore presque intacts ne se lassaient pas de voir évoluer les somptueux paysages qui s’ouvraient et se fermaient devant lui dans un imprévisible agencement. Le printemps avait été particulièrement humide et beaucoup de champs restaient inondés. Mais dans le ciel de ce matin d’avril où voyageaient quelques beaux cumulus bien blancs, le soleil brillait haut, direct et presque brûlant sur la peau, malgré l’air froid. Ce supplément de sensation était inestimable pour qui se savait déjà mort. Thierry s’y abandonnait avec ferveur.

L’affection de son frère procédait d’un profond élan de décence, et s’exprimait avec pudeur et mesure. Il appliquait sa passion de la justesse avec la plus grande précision. Guy m’accompagne surtout pour s’assurer de la qualité du service de ce centre qu’il a lui-même sélectionné, et veiller aux détails. Ma dernière résidence doit être aussi agréable que possible. J’y trouverai un personnel compétent, des compagnons jeunes et de même niveau culturel. C’est important, certes, même si les études sur les phases de mort rapportent que les mourants nouent peu de contacts. C’est le mieux qu’on puisse faire, mais pour une cause qui se dévalue. Tu élèves entre nous une barrière indiscutable, qui me renvoie à ma terrible – et solitaire – condition.

À l’arrivée, une équipe d’infirmiers du centre attendait les mourants pour les emmener au Centre dans une sorte de petit bus blanc. Thierry fut pris en charge par un jeune homme blond, petit de taille et large d’épaule, au sourire aimable, à la poignée franche, qui lui porta ses effets personnels et le suivit en lui indiquant sobrement la camionnette. Cet infirmier inspira immédiatement confiance à son frère. Celui-ci n’avait jamais encore eut à faire avec ces gens, leur grand-mère ayant demandé d’être incinérée sitôt la mort clinique, comme d’ailleurs la plupart des gens de sa génération. Il constata que les mourants étaient traités avec un certain respect distant et dans le plus strict silence, et cela lui sembla tout à fait convenable. Il suivit la camionnette avec une voiture louée à la gare. Il passerait la nuit à l’hôtel et repartirait dès le lendemain matin par le premier train si tout était réglé. Leur mère viendrait plus tard auprès de Thierry pour lui tenir compagnie pendant ses derniers moments de lucidité. Plus tard – et il était difficile d’estimer quand, tant le fait variait avec le sujet – lorsque la mélancolie l’aurait complètement envahi, elle le laisserait pour ce monde.

Aucun membre de la famille de Thierry n’avait jamais vu Véronique et il n’en avait jamais parlé à quiconque. Il n’en possédait aucune photo. Elle ne lui avait pas rendu visite depuis que la maladie l’avait brutalement coupé du monde extérieur. Il l’avait connue dans un cercle d’amis étudiants et l’avait draguée par jeu. Il y eut une fête à la campagne, un raccompagnement, des paroles, mais l’occasion de faire l’amour ne fut pas saisie. Leur relation en devint plus riche et plus fragile. Une circonstance malencontreuse, presque un quiproquo, les éloigna, peu avant son alitement. Puis Thierry lui avait écrit qu’il allait mourir et qu’il regrettait d’avoir été si léger, au point de ne pas savoir ce qu’il en était d’eux au juste. Peut-être s’étaient-ils aimés ? Elle reçut la lettre en même temps que parut l’avis mortuaire.

Quand sa mère entrait dans sa chambre, Thierry ne tournait même plus la tête. Depuis une semaine, il ne voulait plus l’écouter ni lui faire de signe, et sa vue baissait. Il ne se déplaçait plus que pour changer de disque. Il passait la plupart de son temps à la fenêtre à contempler le parc avec fascination, en profitant de ce qui lui restait de vue. Elle pleura, puis ne revint plus. La mélancolie l’avait envahi désormais, il n’y avait plus rien à attendre. Le temps qui lui restait à sentir quelque chose était impossible à déterminer. Ses besoins humains allaient peu à peu se décomposer avec son corps. Il ne tarderait pas à s’immobiliser et à redevenir lentement poussière.

On lui fit signe par la fenêtre : Véronique. Comme elle lui sembla fraîche et désirable ! Lui qui l’avait traitée avec sa désinvolture absurde, comme il eut soudain envie d’elle ! Il l’avait reconnue presque avant de la voir. Un pressentiment le renseigna avant ses yeux, qui mettaient entre lui et les choses une épaisse gelée. Elle sentit tout cela, elle aussi. Elle lui sourit du fond d’elle-même, sans produire autre chose qu’une lumière sur son visage. Il était méconnaissable sous son enveloppe de gaze. Elle le reconnut à ses épaules, peut-être. Il était maigre, horriblement maigre. Naturellement, puisqu’il était mort. Elle lui fit signe d’ouvrir. Il se leva avec effort et ouvrit la fenêtre. Ils se retrouvèrent face à face. Il leva maladroitement son bras et tendit la main vers ses cheveux. Il voulut la frôler, la toucher, la saisir. Et elle restait immobile, terrifiée par cette ombre de Thierry qui voulait d’elle !

 

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