La voix majeure

 

 

La voix majeure

by Olivier Aulry

 

 

I. Que faire avec cette langue ?

 

 

« Allo ! poète francophon ?

on n’entend plus ta voix majeure

qui prenait son temps à bricoler des significations

de paroles émanées des ultr’entrailles de ton corps. »

 

Aujourd’hui cette langue, qu’a-t-elle à faire valoir ?

répondis-je depuis mon portable parloir.

Sa grammaire chancelle et ses mots sans cesse

se reprofilent pour des postes moins qualifiés

à forte empreinte sociale – dont ils portent haut la livrée 

jusques aux fesses. 

 

Comment relever de cette fange

où s’élaborent de nouvelles langues,

les mots mimétiques qui font allégeance

à deux ou trois oligopoles de sens ?

Oui c’est blanc ! Non c’est noir ! Gris c’est l’espace !

– Comme au temps que l’Inquisition boutait hors de l’Espagne

le retour de la gloria que fue Grecia  en la Renaissance,

ce fécond tsunami de la débâcle de Byzance.

 

Puisque les poètes sont rares sans nostalgie,

les mots ambitieux s’adaptent pour survivre.

Ils démonétisent cette certaine étrangeté

– qui tient de leur originelle dieuseté –

comme un luxe spécieux vite sali

à cause de leur gratuité de service public

dont le vrai prix est oublié jusque chez ces vieux gens 

demeurés djeunes contre écervellement.

 

Majeur, mineur, les mots diront qu’il vaut mieux se mouler

dans les critères si on veut décrocher

un emploi de rameur du discours convivial.

Depuis qu’il n’y a plus d’académie françoyse,

le marché du sens s’est gravement segmenté

en étanches catégories et communautés, 

creusant le vide interstitiel des laissés pour cons

d’avoir évité de mordre aux hameçons.

 

La gueule enfarinée, certains s’annoncent poètes

ce qui fait sourciller l’oisive gent qui se la pète :

« Trop générique, trop du domaine public,

ou trop local ? – i’s’f’ra pas d’fric! »

 

C’est donc là, en secteur informel,

avec les mots préretraités, chômeurs, sous curatelle,

que le poète tient son échoppe de fortune

aux stores déchirés qui frangent sous la lune…

 

À l’intérieur c’est bien plus gai pourtant.

Le poète les reçoit comme un vrai Cortiggian.

Dans une bacchanale à l’antique

il les abreuve de tesão du Brésil.

Le courage de désirer éprouve la force de la gangue, 

aux lèvres qui remuent, il donne volontiers sa langue, 

et des mots bousillés se rafistolent, 

avec de vaines, drôles, retorses, tendres et vraies voix de casseroles.

On fait durer le temps qu’on s’aime…

car a dit le poète: il n’y a que la vie qui traîne.

.

 

 

II.                   I commit poem   (In memoriam Sylvie Delrez)

 

 

While taking evening sun on the shore

once my heavy Dutch bikee

left down locked to a big brown tree,

I resumed myself to commit poem indoors 

leaving sweet last-of-spring rays as a tribute to life.

 

Last week a woman of whom I had a fancy

(though we got in touch no more than three times)

for unknown reason committed suicide.

I knew she taught art and maybe did too.

Her name I knew not till I was told she died.

 

Poem is tonight’s point,

poem is life, that’s what I feel.

I’m not wasting my sacrifice,

the sunny smiling banks of Seine.

Life has many heads to hail. 

Though outdoors’ the best

monking in one’s hole

may bear a major voice

 

Art is life too, my experience.

Forms and light in colour

make room and space to breathe

and thrill to tread within.

 

Your point last week was black

and black claims black for back.

The sacrifice to night you paid,

for night to earn… No more be said.

 

En prenant le soleil du soir sur les bords de la Seine,

après avoir laissé mon robuste biclou hollandais

à l’attache d’un grand arbre brunet,

je me résolus à rentrer commettre un poème

laissant les doux rayons de la saint-jean en offrande à la vie.

 

La semaine dernière, une femme qui m’attirait

(mais que j’ai rencontrée pas plus de trois fois)  

pour une raison inconnue a commis un suicide.

Je savais qu’elle enseignait l’art et s’y adonnait peut-être.

Son nom je l’ai su qu’à l’annonce de sa mort.

 

Le but de cette nuit est un  poème,

un poème c’est la vie, ainsi le sens je.

Je ne gâche pas mon sacrifice,

la Seine au rire ensoleillé des rives.

La vie a pas mal de têtes à saluer.

Même si les mieux sont dehors,

faire le moine dans son trou

peut porter une voix majeure.

 

La peinture c’est aussi la vie, ce que j’éprouve.

Les formes et la lumière dans la couleur

font du vide et de l’espace à respirer,

et du frisson à explorer.

 

Ton but la semaine dernière était noir

et le noir exige en troc le noir.

Ce sacrifice en offrande à la nuit,

pour être payée de nuit… pas plus soit dit.

 Publié dans Comme En Poésie n° 56, décembre 2013

 

 

 

 

 

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