Les mots ont perdu leur sens

 
Chronique par Olivier Aulry, publiée dans la revue Décharge de mars 2013
 

Les mots ont perdu leur sens

Qu’est-ce qui se passe avec les mots ? Floutés par tout ce qu’ils trainent après eux de leurs fréquentations mondaines et promiscues – quand ce n’est pas la maudite lumière du beau dire qui leur « noie des fleurs sur la bouche » (Neruda) –, ils flouent le locuteur, du sens – relégué à « un simple miroitement de surface » (Barthes)

Et alors c’est vraiment énervant de n’être pas compris, parce que les mots ont contracté des maladies sociales qui les modifient – et qu’ils me trahissent, malgré l’enfance qu’ils ont eue en moi, malgré toutes les enfances qu’ils ont eues en nous, anciens compagnons de jeux , antan si inventifs et bêtisiers, mais qui aujourd’hui nous évitons pour n’avoir plus cette envie ensemble, happés par d’autres jeux, faibles en mot et forts en visibilité, tels surpasser, surveiller, surenchérir, surinvestir, surobéir – et siroter l’apéro.

Les jeux changent en grandissant et on ne s’en plaint pas. Mais ils sont aussi plus rares depuis qu’il y a le boulot ! On dirait qu’on y passe du temps, et au-delà de ses heures, à nouer et déjouer les tragédies d’une enfance, toujours en service dans sa version de base… Il y a la maman qui ne donne pas beaucoup d’amour maternel, le papa qui ne donne pas beaucoup d’amour paternel, les frères qui se jalousent, les sœurs qui s’épient.

Je ne m’égare pas. Trop d’enfance tue l’enfance. Les mots étaient partis pour grandir avec soi, se fortifier, s’enrichir, – se développer ! On se préparait à cette grande aventure avec les mots : la poésie était un espoir, un projet à soi. Et ce fut un plein chant égosillé dans l’harmonie de l’enfance, avec pieds et rimes, pantoums, envois, rondeaux et rondels.

Mais en sous-œuvre de ce bel hiver lumineux, affleura l’homme comme le départ d’un feu. Adolescence fut le mot médical pour circonscrire ce printemps. Le chant prit alors une autre ampleur, plus intime, plus personnelle. Trois recueils qui n’eurent qu’un lecteur unique et fervent – une petite Vendéenne dessinante –, virent le jour et furent entièrement détruits quand on a cru devoir assentir au corset de fer de sa soi-disant place à soi ; et que s’était déjà suicidée, depuis deux ou trois ans, la jeune artiste qui les avait célébrés. Soit dit en passant.

« Le sens de nos mots ? où est le sens de nos mots ? » (Harpagon)

Ouais ! On dramatise un peu. Justement parce que les mots ont un peu, parfois, perdu leur pouvoir d’interpellation. Pas les mots basiques, ni baisiques, qui ont gardé toute leur vitalité. Pas non plus les mots scientifiques, mercatiques, religieux, qui conservent leur précision. D’autres, ceux qui seraient un peu, un peu – si on voit ce qu’on veut dire – un peu merdiques – et surtout dans la merde ! Ceux justement qu’on est né et a grandi avec ; et qui arrivés avec soi jusqu’à cette heure, pas si tardive, ne tiennent déjà plus la route. Ceux justement qu’il faut soutenir et faire marcher plus droit, plus loin, plus longtemps (mais l’angoissante crise des vocations !), parce qu’ils sont ses porteurs à soi et qu’on pourrait ainsi aller plus loin ; et qui souffrent de graves langueurs culturelles et sociales, endémiques – un peu comme nous-autres au fond.

C’est lorsqu’ils se trouvent en secteur poésie qu’ils paraissent comme à la masse, hallucinés et hagards, élastiques comme une putain de pauvres après l’abattage. Et c’est là qu’on commence à penser qu’il faudrait peut-être porter l’enquête vers ces petites tyrannies des mots qu’on appelle poèmes. On est dans un secteur peu marchand, peu friqué ; un tout petit créneau qui a du mal à joindre les deux bouts, mais qui se sait paré de prestige et d’histoire : une sorte d’aristocratie ruinée qui refuse de mourir parce qu’elle se sent encore et toujours indispensable. Les poètes seraient donc ces seigneurs des mots n’ayant de compte à rendre à personne, hormis leurs pairs et lecteurs.

Le poème, qu’est-ce qu’i dit ?

On suppose, ici, que la poésie est ce qui peut passer d’un poème, dans sa traduction d’une langue vers une autre. Le traducteur le désape de ses atours, mais ne trahit que ses vanités.

Avec cette caractérisation-là en tête, qu’y a-t-il de vraiment poésie dans Baudelaire, par exemple ? On la trouve ! débarrassée des mots faux-culs comme « suranné ». Les images apparaissent, étonnamment dévoilées. On voit la cruauté du vieil enfant, tantôt insécure, tantôt péremptoire ; son narcissisme identifié à l’Homme, presque christique-nietzschéen ; une potion amère et puis douce, pleine de coeur. Et qu’est-ce qu’on a de chance de le lire en v.o. ! Des atours, donc, si bien taillés, avec tellement de chic, et toujours attirants – mais qui restent au vestiaire de la poésie…

On se souvient d’une « démonstration » de Marcel Aymé, qui décortique et démolit le Je suis belle O ! Mortel comme un rêve de pierre’ dans Le Confort intellectuel. On signale aussi la Préface imaginaire au Cimetière marin de Valéry, où Borges pointe avec une cruauté froide le camouflage de ces « processus de pensée que nous sentons dangereusement banals, un désir de conserver intacte au cœur de l’œuvre une infinie réserve d’ombre. »

Si Baudelaire reste fidèle à la lumière du sens, Valéry le fond dans les mirages d’une langue artificiellement plus latine que celle d’oïl – qu’il enfourche comme à regret – et Mallarmé ne paraît pas s’en sortir de ses ambitions ténébreuses. On sait que ce dernier qui enseignait l’anglais par les proverbes, une méthode de son crû, n’était pas étranger à la problématique de la traduction. Et pourtant ! Le manuel Magnard avertit qu’on sera sans cesse à des carrefours d’ambiguïté avec son oeuvre, et que c’est plutôt à la carte qu’on devra en souper… Son traducteur n’aura eu le choix qu’entre ajouter de la confusion à la confusion par une fidélité impossible, ou prendre des décisions auxquelles l’auteur s’est dérobé, pour se sortir du labyrinthe des directions équiprobables.

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À propos de ce supposé critère de poésie – ce qui passe ou non dans la traduction – , c’est parce que quand même, au bout du compte, du poème, il faut bien qu’on en capte le « qu’est-ce qu’i’ dit ? ». En même temps, ce n’est pas un théorème certifié, général, mais une proposition de regard sur les grands textes poétique, et d’écoute de ce qu’ils portent jusqu’à soi de parole. Une parole qui ne serait pas dite dans une langue particulière – matériau qui a servi à lui fabriquer une gamme robotique pour ses puissances d’expression –, mais dans son silence à soi, avec – du texte – plus que de la ponctuation, des mots presque blanchis, des espaces… inaudibles sans les prothèses nécessaires.

Toute traduction d’un texte dont on veut entendre la poésie, passe sans doute par une reformulation, ou même une simple permutation des mots. Aux carrefours des difficultés, il faudra quand même bien prendre la bonne direction, quitte à revenir souvent sur ses pas et consulter l’original. Après, si on n’a pas pu résoudre des ambiguïtés, ne vaut-il pas mieux attendre la solution quand bien même elle n’arrive pas ?

Écrire pourrait bien ressembler parfois à cette perplexité du traducteur pour trouver la piste ; et c’est toujours la recherche du rechte Wort de Kafka, mantra juste probable, qui t’emmène voyager au centre de ta tête ; ou plutôt, qui fige la course plus ou moins folle de tes pensées au dessus d’un casse-tête lexical, voire grammatical.

L’horizon vertical

En aidant l’auteur secret Petros Psarris à la mise au net de ses textes – une traduction, à plusieurs égards – on s’est rendu compte de la dimension très réductrice du sens dans le poème, en regard de celle d’authenticité de l’écriture, comprise comme son rapport avec ce qu’un auteur est dans ses efforts pour vivre, agir, etc. C’est pourquoi on en est venu à interroger le lien entre le poème et le poète, aspect qu’on aurait il y a peu évacué comme spécieux, et qui se trouve coïncider en quelques points avec un débat lancé il y a quelque temps par Claude Vercey dans la revue Décharge1 : Le poème est-il l’horizon indépassable du poète ? À une question très générale, presque philosophique, on est tenté de chercher une réponse générale et si possible définitive. On a donc commencé par essayer de lui clore le bec d’un lapidaire : C’est le poème qui fait le poète, comme l’œuf fait de la poule une pondeuse.

Il est plus simple en effet d’évacuer mécaniquement une question qui paraît toucher beaucoup l’amour-propre et la reconnaissance. Mais, insensiblement, on s’est senti rongé par l’embarras qu’à soi posent les mots poème et poète. Qu’est-ce que le poète par rapport à celui qui écrit occasionnellement un poème ? Suis-je moi-même poète ? Et de là, on a pu escalader le versant superficiel de la question et dépasser une barrière jusqu’ici interdite par moi à soi. Et c’est parti…

Le poète est l’homme qui, écrivant des poèmes, peut voir sa vie en être changée. Pour cet homme, le poème est l’horizon de la randonnée : bientôt dépassé, et toujours renaissant ! Le poème est juste une halte, au cours de la marche, quand on pose les sacs, qu’on étend les édredons – et les corps dessus, bien couverts- et qu’on se boit du thé brûlant.

Le poème il est bon potentiel, léger vertige dans le ventre ; il est bon s’écrivant, chaude confiance et accueil à l’intrus ; il est bon mis au net, tendresse et fierté biologiquement programmées. Il est encore bon parfois, relu oublié. Il reste en arrière sur l’horizon dépassé, ou dans la poubelle qu’on emmène avec soi, zestes d’un fruit de l’homme que le poète entrevit dans le corps entre qui il vit. Quelqu’un les kiffera ? ce serait stupide de tout laisser fermé ! c’est de ma responsabilité de les ouvrir, de bien les présenter – et tant mieux s’ils sont retenus… de toutes façons, on essayera de continuer. Le regard des premiers autres m’a fait aussi avancer, pour ce qu’ils n’ont pas vu et qu’on croyait montrer ; pour ce qu’ils ont aimé et qu’on tenait à distance. Mais d’une manière à l’autre, c’est à distance qu’il sera le mieux : oublié, dénoncé, contredit – déformolisé derrière soi pour en rire à l’aise au grand air ; ou en garder le riant souvenir d’un bivouac amoureux dans le printemps cévenol – riant, riant dans ses sanglots. Gloups !

Mais alors, en fin de compte, le poème est-il l’horizon indépassable du poète ? Dans ce monde attrape-tout, cette question, faussement sereine, menace de ses tentacules gluantes de poème commis et de poète possible (et vice-versa), l’horizon indépassable du présent – où le poème-oeuf et le poète-poule se trouvent parfois, peut-être, perchance – mais quand on le saura, ça n’existera plus qu’en stèle :

« Un instant tu t’es senti heureux.

Cet instant, c’est ta vie. »

(Omar Khayyâm)

Épilogue

Tout cela pourrait être une démonstration par l’absurde que la poésie n’est pas réduite au sens du poème ; ou encore la preuve par l’œuf et la poule que l’absurdité de la poésie apporte un sens consubstantiel à nos sens, qui ne se réduit pas à la pure exaltation d’un encensement consensuel, voire complaisant, de nos dits sens.

Le sens du poème est l’encens exhalé d’un écrit exalté, censé essentialiser – comme les huiles essentielles – les sensations de ses sens à soi – mais il faut avoir le nez un peu fin pour le sentir – et sans trop les désentimentaliser quand même !

1Les Ruminations in Décharge 141 (Mars 2009) & 142.