Le déménagement de ma mère

Le déménagement de ma mère

1/ Mère, au seuil. La veille. Le jour même. En plein abandon. Je te vois. Surgie. Droite. Fillette aux tresses serrées, au front blanc. Manteau de laine, bottines. Je te vois. Prompte. Immobile. Sœur et fille. Puberté contenue. Porteuse de la berne et du couvre-feu.  Berne, le fannion Kriegsgefangener du père d’absence, intrus sans place, diffus partout. Soufflé juste au bout de la guerre. Par méprise. Une étiquette d’honneur t’agraffe le malheur qui vous frappe. Une Etiquette solennelle et indiscrète exige le couvre-feu de ta splendeur adolescente. 

2/ C’était donc ta vie assemblée sur la bascule, mère, ce grand déménagement la veille de ton départ ? Qu’enfermes-tu dans ces grosses caisses scellées ? les lampes de toujours, le chiffonnier, le feuillage glycériné, jetés pêle-mêle ? Ou bien des objets perdus ; des mots mal entendus ; des cadeaux donnés et pas bien reçus ; des blessures qui ne font déjà plus mal à ceux qui te les avaient infligées ? Est-ce vraiment cela qui pèse ? ou plutôt ton dernier repos, si discret, si léger, à peine s’attardant au moment du départ.

3/ Mais toutes ces années, mère, à le préparer … Ne prendras-tu pas la vieille lampe à pétrole électrifiée, qui ne fonctionne plus sous aucun mode? Et des « Quatre Saisons », n’emmèneras-tu pas la face rayée du début, que tu aimais tant écouter en partage ? Tu es revenue sur chaque persuasion, sur ces renoncements, et ces colères. On entendait parfois un écho de ces achèvements, dans tes phrases qui aussitôt s’interrompaient. Il te fallut t’y reprendre à tant de fois, pour démêler, réparer et défaire. Il te fallut cette longue et grande solitude, celle des matins devant la fenêtre, au printemps de Vivaldi.

4/ Tu fus comme la mer, mère. La maladie te décapa des couches extérieures, t’éplucha de tes enveloppes reconnaissables, effaça l’ornementation de ta personne, t’évinça comme sujet, noya la langue en toi dont les mots asphyxiés appelaient du fond de ta gorge, méconnaissables jusqu’à devenir des bruits, et puis des silences. Et ce rideau de toi relevé, tu apparus comme une mer souterraine, avec son ressac, ses tempêtes, ses vagues calmes aussi qui s’étalent et recommencent, comme un geste répétitif et pourtant toujours un peu différent.

5/ Que chargera-t-on alors dans la fourgonnette, mère ? Ne te restreins pas, prends tout ce que tu veux. « Tout ce que je veux? comme il résonne ce mot ! Tout ? la poussière du grenier qui s’enroule dans les rais de soleil, extase mystique du martyr des anciennes images pieuses. Tout ? ce grand désordre des jours, sédimentés, durcis, en semelles de mâchefer. Tout ? ces mains vôtres qui adhèrent contre moi: faudra-t-il les laisser écorchées, dépossédées de mes scories, sur le bord du chemin ? « Clouez dans ces caisses un peu de brouillard mauve qui s’effiloche sur les faux plats des sommets où l’horizon se cache. Et qu’elles résonnent de tout leur creux ! et qu’elles animent les cœurs, tambours de l’insouciance martiale des parades d’avant-guerre – un seul roulement… Et puis gardez ces caisses ; gardez la poussière dans ces caisses ; prenez l’air des montagnes, et les saintes images colorées, et les officiers huppés de casoar; « et même les grappes de glycine du jardin de mes parents. »

6/ Le suspens de ta vie qui s’étire dans la verticalité du présent ; de ton corps qui se boise de branches sorties de cette lenteur arborescente, et enracinante – longtemps après l’interminable… Par le tronc, de ce grand arbre tiges poussées s’enchevêtrant, ta présence monte comme une sève subtile et fait luire ses brindilles le plus loin que tu peux ; une lente, lente marée d’affleurement, qui n’atteint pas la totalité du réseau, qui laisse sécher mourir des branches, mais qui gagne d’autres bourgeonnements, qui fait à nouveau vibrer la pousse vers l’accomplissement rare, impossible, d’une fleur.

7/ Tu es là, mère, dans ce présent suspendu dont le visage fondu peut prendre une expression inconnue. Tu es là, mère, à chercher ce qui t’a déroutée, à suivre le fil immatériel qui relie ton corps à ce point.

8/ Mère, tant de matins, tant de débuts, tant d’amorces, ce geste qui revient, la main en avant qui aplanit, le bras droit qui cherche en arrière sa coudée franche. Et ça se grippe, les doigts gauches accrochent sur l’étoffe rêche, le coude droit plie plus aigu. Et ça attend, les lèvres bées, le buste en torsion, les jambes raidies. Le matin coule comme une fontaine dans cette reprise de l’ouvrage. Mère se transfigure et luit.

9/ Mère, tant de matins, tant de reprises… Le buste dressé, ou peut-être juste l’intention ; dans la tête l’immobilité anxieuse d’être sur le point de recouvrer le bleu d’un rêve  – un alpage en plein ciel ; le soleil qui monte comme la tension de vivre, en s’allégeant d’une imperceptible hémorragie de lumière.

10/ Mère, ce matin pétrifié de répétition, où ton courage me parait s’effondrer en larmes de poussière ; ton bras figé qui a perdu contact avec ce qu’il soutenait…  

11/ Mère, tous ces matins en filigrane, comme des feuilles blanches empilées en rames serrées de centaines de débuts de journée au rebut, à peine froissées de tes doigts racornis, avec ton coude en pointe qui cherche vers l’arrière l’amplitude d’un grand geste, mais dont l’influx nerveux se décharge aussitôt, dont l’artériole s’exsangue. Et tu deviens, mère, de cette pâte de pages inécrites, de cette poussière imbibée de tes larmes impossibles, le temps de séchage, les millions d’années, la patience métamorphique des roches sédimentaires.

12/ Qu’emmèneras-tu, mère, si tu laisses jusqu’à ton corps dans cette capsule oblongue, remis à lui-même, inséré dans l’épaisseur du sol – selon le processus antique – pour cette fonte des neiges viscérales ?  Ton corps chargé comme une batterie longue-durée et très basse, qui fait qu’imperceptiblement la terre autour, chauffe, luit, remue ; se nourrit et se soigne de toi.

13/ Où es-tu, mère ? entassée dans la boite, presque une pierre, ou du moins une branche coupée, qui sèche et durcit, mais qui traîne toujours sur le tas, qui se retient encore dans ce sommeil mi-clos, mi-feint. Tu crois ainsi te raccrocher toute une à ce monde qui te divise, te prépare, pour te dévorer lentement ; et tu insistes pauvre petite, tu persistes à durer tandis que se vide et s’évapore ton cadavre. T’abandonner à ce filet clapotant qui fond de tes entrailles, comme cela te fait peur, comme cela te fait peur. 12/ Quand remontait un peu de sève en toi, mère, par ces matins innombrables, une fois dégagée la brume d’effroi, une fois apaisés tes besoins physiologiques, tu immobilisais la tête ; tes yeux ouverts s’appuyaient un bref instant sur un point de l’espace, et tu amorçais le geste comme la machine, douloureux de cœur et d’âme, pour qu’elle démarre de ton squelette.

14/ Où êtes-vous, Maman – où te chercher, mère, toi que nous vouvoyions de majesté, mais dont le singulier maintenant se dérobe dans la transparence qui s’étire, laissant se multiplier le tu en les trois états de la matière, en les tants d’espèces triviales – molécules peut-être d’une unité plus noble ; ce singulier dès avant si enfoui, si élevé dans les brumes, comme un pic qui ne se laisse voir qu’en une rare conjonction de matin et de clarté… ? Où te chercher, mère, toi qui n’emportas ni le vide fumeux des sommets dans les caisses du grand déménagement, ni la voltige de la poussière éblouie des greniers de l’enfance éventrés de faisceaux, mais juste l’enroulement de ton corps, comme à vouloir retarder en son creux, un inconfort de peur et de support de nous, qui ferait un peu vie ?

15/ Dans ces matins, si nombreux qu’ils se doublent d’une ombre ; dans ces matins, de tant de minces feuilles épais ; dans ces matins opaques à force de transparence, mais durs et abruptes comme une falaise où ton geste machinal, exténué, indéfiniment relancé, sculpte son fin profil technique abouti.

(Publié: Comme en Poésie, n°  , 2011)