Comment dieu nous parle à travers les fourgonnettes

  Comment dieu nous parle à travers les fourgonnettes

 

Énigme, cette insensibité face à la forme de la conséquence humaine, qui est aussi nature. Pourquoi le vent qui bruisse dans les feuillages, et la pluie, te transportent mieux que le souffle de l’autoroute qui passe derrière le Hautmont ?

 

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Comment dieu nous parle à travers les fourgonnettes ? très difficilement. Il faudrait déjà qu’elles montrent une étincelle de vie, même rien qu’un mirage. En s’accointant à l’homme, en s’y cognant, les vieilles caisses en ont bien éraflé un peu d’âme. Mais qu’en est-il des neuves, des grandes séries blanches et lustrées ?

La moderne ligne, et on s’y est déjà heurté une ou deux fois, c’est d’entendre dieu à travers les machines : quel pensum, quelle tâche. Et pourtant, on sait bien que les nappes affleurantes du lyrisme végétal sont polluées. Alors, ce regard poétique à trouver sur les véhicules, c’est bien important ; mais ça me prend de court… Ce qu’au peuple faut, c’est trop difficile pour moi de le trouver. Avec une voix de synthèse, un stimulateur dans le cerveau, un pacemaker, peut-être sentirais-je mon humanité mieux en promiscuité de la machine. Peut-être qu’il me faudrait plus de passion pour le matos. Peut-être que le poète d’une telle ambition devrait sortir du rang des « embarqués ».

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Ma nouvelle ligne on l’a envisagée du côté des fourgonnettes, et autres véhicules. Mais c’est si vaste ; et si moche.

On leur jette un œil. Les neuves se cachent sous leur vernis ; il faut faire abstraction des enjolivures ; se concentrer sur l’habitacle, la portière, la poignée, la rétrovision. Un peu d’usure, une cabossure, c’est déjà plus facile.

On les mate carrément. Elles ressemblent à des vêtements accrochés au porte-manteau ; des guenilles juste quittées, déformées par les corps, mais déjà refroidies. Elles se tiennent raides dans leur élan moulé. On ressent les vis, les points de cloquage, les colles marieuses de matières ennemies. Et ça donne cette tournure à la mords-moi l’nœud.

On enfonce maintenant le regard dans la 4e dimension. Stationnées, elles ne sont pas vraiment immobiles. Un processus se met aussitôt en marche, à partir des pneus qui dégoulinent lentement pour se fondre avec la terre. À les fixer longtemps – même les plus flambant blanches – ce mouvement les attrape de partout. En vérité, on peut témoigner que les fourgonnettes garées ne s’attardent pas un instant dans notre durée. Dès le départ du chauffeur, dès l’amortissement de l’onde de la portière claquée, elles s’affairent sans délai à leurs industrieux et mystérieux préparatifs. C’est pourquoi, elles n’ont pas de présence dans notre présent. Et ça les rend mythologiques, comme des tours de Babel qui s’effritent.

Le sans-logis hagard, engourdi depuis des heures dans un coin, tient le temps en haleine.

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Ce matin on a la coque de la fourgonnette neuve incrustée dans ma vue large, tout oblonguement blanche. Mais la livraison s’achève, le mitron s’installe dans l’habitacle avec une visible satisfaction. On pressent sa prochaine disparition, et elle glisse déjà sans heurt ni délai au plus courbe vers la gauche, laissant sur la place un trou plus gros qu’on aurait dit.

Comme le fond d’un tableau de maître qui aurait évincé son sujet, mon champ de vue s’effondre dans l’envers miroité par le pavement humide : un précipice sans rambarde, qu’anesthésie pour soi l’hypnotisant égouttement de la pluie.

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Quand elles sont en mouvement, commandées depuis l’habitacle, elles ont statut de vêtement et d’armure. Il est difficile de les contempler pour elles-mêmes.

Sitôt l’arrêt, elles commencent à fondre imperceptiblement depuis les pneus pour se répandre sur le sol. Ce mouvement infime est leur vie propre. Extraites de la terre par l’industrie des hommes, elles y retournent – certes très lentement, mais sans s’attarder.

Leurs carrosseries brillantes où des feuilles mortes se déposent, cachent une partie de la vue et reflètent en les déformant les valeurs de lumières. Les passants les contournent sans le moindre état d’âme. Même quand elles gênent on ne leur en veut pas vraiment, à cause de ce majestueux retour.

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Voilà le mitron qui vient livrer. Un habitué. Il manœuvre en marche-arrière jusqu’à buter les pneus contre le quai et serre le frein. La camionnette, coincée, rebondit dans un dernier et bref soubresaut, puis marque un silence total, tendu et frustrant.

Mais c’est après coup qu’on entend le deuxième mouvement. Le très lent tempo géologique fait suinter sur le sol la brillante coque de tôle et de verre galbés de la fourgonnette, où la lumière rieuse graffite sans se gêner les reflets dansant de la vie, la nôtre. Une paix profonde, inexorable, que seule une petite bruine filante entre les gouttes rendrait compatible.

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Juste une fourgonnette et une bagnole stationnées tête-bêche dans la rue en face. La fourgonnette, bleu foncé avec ses roues braquées, une tournure prompte de servitude, semble se raidir à l’approche de l’homme en blouse. Cette immobilité me trouble. Mon éloignement de l’objet lui donnerait de l’expression. On a presque ressenti de la compassion… Me voilà à une étape critique de ma ligne. Et pourtant, l’abandonner est presque impossible.

La camionnette bleue vient de filer tandis qu’on se confrontait à ces doutes. On fixe la place qu’elle a libérée, et on ressent un léger vertige. Un passant foule ce bout de rue, d’autres s’y attardent ; l’impression de la camionnette s’est finalement effacée. C’est vrai, ma ligne semble incongrue, bizarre, choquante même, car simultanément un vieil homme récupère deux baguettes de pain dans une poubelle. Et pourtant, ignorer les fourgonnettes, c’est comme photoshopper la vision du monde.

Cette rudesse du fourgon blindé qui transporte les fonds : est-ce que sa porte coulissante va fonctionner ? est-ce qu’une embuscade l’attend ? Les convoyeurs avec des balles de réserve sur leur gilet, surjouent un peu la nervosité.

Et pourtant, les véhicules à moteur sont les extrémités de l’économie ; là où les hommes se rencontrent, se touchent les mains, se chargent les bras – se blessent parfois, ou s’attèlent aux transpalettes pour livrer. Il n’y a rien de frivole dans cette ligne, c’est juste qu’elle est difficile à suivre d’un certain point de vue poétique qu’on cherche avec opiniâtreté – et malgré mon dégoût pour les pots d’échappement.

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Une fourgonnette blanche, vieille, sans aucune coquetterie ni personnalisation, juste en bordure de contrôle technique, un peu froissée, sale, garée avec un brin de négligence, la roue légèrement ouverte.

On cherche en vain la frime. Elle a des airs de bête de somme, déformée par l’usage, le front surhaussé. En vain on chercherait de la tristesse. Elle semble même, ses tôles disjointes, ses pare-chocs déformés, se disloquer de joie. Une joie discrète, muette, lente. Un abandon où logerait une infime conscience. Et cette onde, sensuelle et heureuse, qui démarre sitôt l’arrêt le plus fruste, amorce du retour, du grand retour, c’est peut-être ça l’immanquable voix de dieu qu’on guette.

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Aujourd’hui c’est un scooter qu’on a en face, design-é  comme un cheval céleste de manga.

L’avantage, sur les conduites intérieures, c’est le moindre habillement, une plus grande nudité mécanique, une force d’évocation d’un corps, certes essentiellement métallique, mais en creux d’un corps vigoureux, humain et sexué.

Cependant le soir est tombé doucement sur ce samedi novembrien aux Halles. Les gens se densifient, se fluidifient, et se ramifient jusqu’entre le pilier et la bécane – toujours figée dans sa posture alerte ! Les néons des vitrines relaient sur ses galbes vernis le déclin de la luminosité du ciel ; et la suggestion vaguement érotique du début, se cote désormais en noyaux de guignes.

Néanmoins la déception, le temps perdu, décille l’œil à ce regard poétique qu’on cherche sur la machine immobile – même déguisée en jouet enchanteur. On la sent funeste, faussement bénigne ; assemblage lacunaire de cercles évidés et de tiges hirsutes, qui semblent plonger dans une perspective de broiement.

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Deux jours plus tard, le même scooter, presque à la même place en face de la boutique de fringues, mais toujours aussi luisant. Il n’a pas « ventousé » là depuis samedi. Son actionneur sera l’un de ces jeunes vendeurs bardés de jeans qui sortent prendre l’air en fumant. Il l’aura calé dans son champ optique. Et ça doit être cet œil de propriétaire – avec, juste visible au raidissement des fesses, le geste retenu de l’enfourcher, le décaler, le démarrer, pour s’ébrouer entre les files des caisses coincées, défier ses pareils et rejoindre le vent, l’espace et la vitesse – qui  l’enveloppe d’un écran d’invisibilité poétique.

Cependant un chiffonnier titubant s’est introduit entre la machine et le pilier où nichait un paquet, peut-être de valeur. Ce n’est qu’en la frôlant pour ramasser le sac humide, qu’il l’a vue. Il s’est mis alors à la mater de face, à la calculer longuement. Puis en tordant sa bouche comme pour cracher, il s’est éloigné avec le sac ruisselant. Voilà qui l’a un peu rendue à ses matières collées, soudées, vissées ; se décollant, se dessoudant, se dévissant.

Et puis, il y a aussi cette grasse crasse noire du bloc moteur, sous le siège, soumis aux feux d’une guerre encagée à dessein, mais qui en suinte. Et cette suie couvre toute la face intérieure de la feuille moulée qu’est finalement l’apparence du scooter : Sur la mécanique est ajusté un habillage habile, un drapé cousu, bouffant ou serré, évocateur de cuisses et de bassins, aussi longtemps illusoire qu’un vêtement vidé de corps reste sexy.

Ma vision s’enfonce dans la ligne.

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Monté sur sa cale et sa roue avant, on le voit ce matin de dos, la roue arrière au pneu charnu suspendue, les stries gommées par l’usure. À travers les platanes encore jeunes aux feuilles jaunes, un reflet de soleil rature ses gribouillis exténués. Du scooter, se jette l’éclat ponctuel d’une manette métallique, et arrondi d’un rétroviseur déformant. La plaque minéralogique blanche aux caractères sur-lisibles, aveugle un peu l’esprit trop exigeant, par sa simplicité.

Il penche un peu sur la gauche, et cette inclinaison continue tout doucement…

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Aujourd’hui on a vu l’actionneur… Comme les jours derniers, le scooter était calé près du pilier et on l’avait de trois-quarts arrière, un peu plus sale, toujours penchant.

Sur un autre – d’un modèle plus ancien, avec grand coffre à livraison fixé sur le porte-bagage – on éprouva, soit un certain progrès de mon regard poétique, soit que cet engin-ci lui opposât moins de séduisance. La housse du siège était retroussée, le pare-boue cabossé, le pare-brise allogène. Les policiers (deux hommes assez dissemblables et, pour l’un d’eux surtout, et par contraste avec les scooters, extrêmement mal cachés par l’uniforme) ne l’ont pas verbalisé après s’être concertés en pointant le coffre.

Un peu avant, du fait de ces mêmes policiers, le premier scooter avait été retiré précipitamment, nulle circonstance commerciale n’étant cette fois-là opposable. On a donc vu son actionneur ; il n’était pas vendeur, mais patron de bar ; ne portait pas de jeans mais un nœud papillon et n’avait pas les cheveux noirs azimutés, mais roux, courts et retournés. Mais on ne s’était trompé que sur l’apparence : son œil possessif projetait bien une enveloppe d’invisibilité poétique.

L’autre actionneur entre temps arrivé, un sénior calme sous son casque, un black, me l’a, pendant qu’on écrivait, retiré de la vue, mettant fin à mes investigations de cette matinée. Mais non sans y gagner au final un recentrage de ma ligne sur les véhicules de livraison, moins allumeurs de fusion éro-ergonomique, et plus allumants pour la nuit toujours assez obscure de mon regard poétique.

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Assis sur un plot de granit, je me colle près du gros pneu avant d’un camion beige qui me protège mal du vent froid. J’éprouve la proximité de toute la roue dans la quantité de lacune qu’elle ménage autour d’elle pour son jeu – assez de place pour pouvoir y lover mon corps ; j’éprouve la quantité et la qualité des matières qui s’amalgament autour de cette orbite géante, en rapport de la quantité et de la qualité de moi-même. Je sens l’odeur de graisse et de goudron, et de brûlé qu’elle exhale. Et je pense à ces garçons fous qui y logent leur destin.

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La fourgonnette du mitron se gare en marche arrière ; les pneus butent au trottoir ; les freins bloquent la carcasse qui retombe brutalement ; les feux s’éteignent. Premier temps.

Le mitron, tout en blanc, s’extrait de dos de l’habitacle, papiers et trousseau en mains ; ferme sa porte d’un coup de rein ; y visse un tour de clé. Deuxième temps.

Contourne la fourgonnette ; déverrouille les portes-arrière ; du genou écarte un battant, des hanches en écarte l’autre ; coince comme il peut les sacs contre son aine ; claque d’un coude un battant et claque des fesses l’autre, avec juste ce qu’il faut de force ; et visse un tour de clé. Troisième temps.

De retour, balance un gros bidon de mayonnaise sur le siège du mort ; déjà au bout des doigts saillit la clé ; déjà incorporé son corps dans l’habitacle ; déjà la fourgonnette reglisse sur les tracks mêmes de son arrivée. Cinquième temps.

Et le quatrième temps : Les saluts abrégés ; le bordereau ; Nicole. L’émotionnel repiqué bout à bout. Le relationnel et l’informationnel glissés sans accrocs dans les saccades du professionnel.

07-ECE-009

La fourgonnette du plombier : un jeune gros, grand, massif ; la musique vissée dans une oreille, la casquette trop petite sur le crane. Sa main tâtonne à l’aveugle vers la poignée du coffre ; il ouvre – un antre plus bas que lui, rempli de coudes de PVC ; y jette en vrac ses outils ; retourne à l’avant ; saisit par la vitre le carnet de facturation tout petit et précieux dans ses doigts boudinés. Ses paupières durcissent, ses mâchoires serrent, le bout dressé de sa nageoire gauche agite la liasse de bordereaux qui fait rider la face de l’air, où son corps ondoie cahin-caha vers le client.

Il est au minimum. Tout le monde est fatigué ce matin. Le mitron s’y est repris à deux fois pour sa marche arrière, et son dos est plus tordu que d’habitude. Et il revient le gros jeune homme, tout rouge et haletant, le carnet remisé dans sa poche ; il revient chercher ses outils ! Tu n’y peux rien plombier si ça fuit encore, car tout ce matin aspire à s’écouler.

Sur le sol, où suintent aussi les scooters célestes atterris, et les fourgonnettes de base en incessants préparatifs de retour ; sur cette grande main ouverte du sol qui est le bout du compte d’une certaine anxiété amoureuse (qu’on appelle mon regard poétique), on remarque comment la lumière s’installe, si peu uniforme, si audacieusement neuve – et sans vraiment kiffer, on se sent en train d’aimer.

24-ECE-009 @ CDH

Ce matin, mes prochains sont surtout des scooters.

Cette notion de prochain (issue du catéchisme de mon enfance) m’était restée floue. Elle prend du sens, grâce aux fourgonnettes. Une harmonie discrète sous-tend la banale proximité. Alors, ce scooter quasi-moto, ramassé, grimaçant, et si proche derrière la vitre, comment va-t-il m’aider à planter le tumulte obsédant du lointain ?

Son chevaucheur, qui l’a calé juste là, qui lui fixe un cadenas coûteux à la roue-avant et qui dans un geste spiral décasque sa jeunesse aux cheveux drus et ras, sourit vaguement à mon amour du prochain, à ce regain de clémence du temps, au rendez-vous pour lequel il a deux heures d’avance. Il entraine avec lui un nuage de phéromones ; et le poids de son corps, est juste ce qu’il faut à son plaisir de vivre pour se faire sentir.

Mais pendant ce temps qu’il est au loin, deux rapprocheurs se prennent d’intérêt pour sa machine. La belle robe blanc-lisse leur attire l’œil, et jusqu’à la main. Ils tournent autour, vérifient le cadenas… On s’en émeut ! on est au bord de s’en mêler – car il en est si fier, et si heureux ; même descendu, il la sent, comme un corps longuement étreint ; elle l’emmène jusqu’au ciel – il le croit et cela suffit. Le cadenas aussi suffit à préserver les convoiteurs de la monture céleste (en réalité simple enrobage de matériaux, tout à l’affairement invisible à leurs yeux de se désagréger).

Un cadenas pour sauver les cupides de l’illusion au masque suggestif, quelle profonde morale ! Mais qui te protègera toi, l’innocent détenteur du droit de l’enfourcher, de ce qu’elle te mène où tu voudras ou ne voudras pas, avec qui s’insérera derrière toi ce soir – ou ne s’insèrera pas ? C’est mon regard poétique qui te défendra ; une armure hypersophistiquée, avec beaucoup de titane et d’informatique embarquée. Tu verras comme cet outil est flexible à ta volonté, comme il est réactif à ton instinct de survie et comment tu feras grâce à lui, cette immense ascension qui ne s’arrête jamais parce que le présent ne lui décolle pas de la peau.

17-MAI-010 @ CDH

On a vu un mort il y a peu. Seul dans un salon avec ce cercueil horizontal au milieu de la pièce, on n’avait pas trop envie de s’attarder. On s’y est un peu astreint cependant.

Depuis une banquette éloignée, on a constaté le travail des habilleurs funèbres ; on a imaginé leurs gestes rudes, en coulisses, et les cognements de caisse que leur affairement n’a pu manquer de produire. Puis on a scruté la figure du défunt : Le maquillage de bronze glissait déjà des joues ; les fibres des vêtements se desserraient lentement sous l’effet des suintements du corps.

Peu à peu – grâce aux fourgonnettes – on a compris qu’il n’était plus question de s’attarder, car le total retour était déjà en train.

07-UIN-010 @ CDH

Dans l’axe de la rue, le soleil qui monte jette graduellement de larges banderilles de lumière sur la carrosserie d’une camionnette garée. Et depuis cette crête, qu’à peine dénonce un rengorgement de brillance sur la tôle aveugle, saigne jusqu’à blanc le poids de ce dont il ne reste bientôt que la coque amincie, prête à s’envoler.

Le contour du véhicule, soudain disparu comme par enchantement (ou par une défaillance du regard poétique), persiste à peser son dernier scrupulum dans le vide laissé – et ce peu de réalité tient. L’infime rémanence fantomatique de cette chose, est la preuve qu’un peu de vie s’accroche à nos machines. Et ceci est une très bonne nouvelle.

08-UIN-010 @ CDH

Peut-être qu’au fond de soi, dans une faille du regard poétique, stationne une Fourgonnette. On croit La voir en pointillés encombrer la place pourtant vide. On La sent, bien que par flash, ventouser lourdement l’esprit du trottoir. Et dans ces pâles éclairs de conscience, on est confronté à Sa hauteur de tôle qui s’expanse dans l’air vital, et on est empêché de bouger par Ses gros pneus noirs qui s’épatent sur le passage.

Mais ce Monstre, instable en poids et volume, pourrit quand même aux jointures, suinte de liquides jaunâtres, et casse dans Ses axes fondamentaux. Car Lui aussi, sans s’attarder, retourne en immondices.

14-UIN-010 @ CDH

Une fourgonnette, blanche, froide, puant l’huile se tient tout contre ma cornée, mais du côté intérieur dans la chambre obscure. On ne se rappelle pas comment ni quand elle s’en est venue. Maintenant qu’on l’a un peu perçue (du moins la partie de sa carrosserie la plus proche de la conscience, et ainsi la plus éclairée), on estime que ça remonte un peu qu’elle est entreposée là. Au moins, on aura compris pourquoi ça ne prenait pas ce matin : on portait le regard dans le mauvais sens.

Maintenant on le braque sur la fourgonnette silencieuse, garée en dedans de soi, comme à travers la fenêtre d’une maison inhabitée depuis un hiver. Un souffle fait quand même onduler les sombres rideaux, qui la chatouillent discrètement. Mais elle reste impassible. Sa carrosserie renferme un volume aux contours indécis – à cause de l’obscurité « créative ». Et pourtant elle n’est pas si arbitraire : dans son coffre, en réserve, un chargement, des gravois, quelque chose qui pèse jusqu’où on ne sait pas…

04-UIL-010 @ TGV

Il n’y a que la vie qui traine.

Dans le train, seule la constance de la vitesse fait illusion de vie.

Car tout le travelling d’images mal étreintes que happe et rejette aussitôt ce tube anorexique, bombarde le corps d’autant de petites piqûres de remords, et surexpose la bobine du regard qui se dévide comme les cheveux tombent, comme les ongles qu’on rogne – ne sachant sur quoi fixer l’esprit –  se départent de l’unité.

La vie perle dans les stations. Au stop, dès lors qu’on marque l’arrêt, il devient possible d’entendre un bruissement de la vie. Et cette caresse de l’ouïe, qu’on pourra recueillir en son corps même, abolit la solidarité de mouvement qu’on s’est laissé contraindre – et avec elle l’anxiété de n’être, à chaque instant, qu’en retard.

(On veut dire que cette caresse est d’abord rassurante.)

Ah comme il fait du bien ce ralenti en gare du Mans, où le soleil bas enflamme le quai désert. Ah comme on reprend vie sur l’épaule entachée de lumière, de l’ami inconnu qui traine sur son banc.

15-TEM-010 @ CDH

Ce matin, il faudrait repartir de zéro. Et même moins, car zéro est une base minée de galeries d’exploration. Le négatif, c’est-à-dire le besoin, me conduit sur un pas brownien vers ce dépotoir sauvage où rouillent les vagues desseins échoués que se disputent la paresse et l’ennui. Quand soudain je découvre en détournant les yeux que…

La camionnette me fait face dans la légère torsion d’un corps électrisé par la cohésion de son attitude. Elle pousse depuis les reins son bien-être profond vers la carrosserie, dont les jointures se dilatent, dont les tôles se bombent jusqu’à saisir en coin l’éclat radieux du soleil, rebondi de bande en bande sur les façades vitrées de la rue.

Cet élan vers le sourire ; ce fleurir aux confins du clinquant ; cette promptitude presque arrogante, de morgue de pneus charnus et de mâchoire de pare-choc, a fini par me trouver dans ma bougeotte à somme nulle. – Et c’est encore la preuve que toute mendicité poétique, aussi âpre et futile qu’elle semble, se verra gratifiée d’un clin de salut. (Ainsi dieu nous parle à travers les fourgonnettes.)

(publié par morceaux dans: Traction-Brabant, Comme en Poésie, Verso, Décharge, 2010/2011)