Le rien de ce jour

1/       Je me tiens sur le seuil de ce vide qui me hérisse les franges du libre-vouloir (et m’engouffrerait l’esprit tout entier sous des formes nébuleuses effilochées, si je tentais de l’observer). Je ne veille qu’à me maintenir devant ce cadre, l’œil et les sens fixés sur la transparence même de cette frontière immatérielle  – et ce que j’observe, c’est ma position.

  2/      Le reflet du cube de sucre sur le plateau laqué ; la transparence de mes lunettes posées sur les lattes de la table, qui en gauchit deux parcelles ovales ; une flaque au loin sous une chaise de café, dont j’aperçois le reflet des pieds s’enfoncer dans l’eau noire : c’est cette frontière, cachée derrière l’illusion qu’elle fabrique, que je mate.

  3/        Le rien de ce jour c’est non. Non à mes automates bricolés de paroles. Non noir à la feuille blanche. Non au bruissement des feuilles du grand platane. Non à l’humanité, à la pitié, à la charité. Non au désir, au départ, à l’émotion. Non au tressaillement. Non à la salvation.

            Juste ce jeune black en short trop court pour le thermomètre, qui avance timidement sur le fil de l’ambiguïté.

 

4/          Sur le sable, en quête du rien en moi,  je me suis rendu un instant disponible, et j’ai reçu la métallité très singulière de la mer sous la lumière blanche du ciel voilé : un flan de sodium verdâtre glissant sur une feuille d’acier qui s’effrite en lignes de chrome…

            Et ce fut tout.

29 X 2006 La Terrière

 5/          Merci pour ces brins d’herbe secoués par le vent ; et le soleil baissant, sous un mince voile, qui les irradie d’un côté de la lame. Merci pour les pas conquérants de l’enfant qui brinqueballe dans la brousse de cette modeste pelouse.

            Je n’ai rien construit de sérieux, aucun rêve. Il ne me reste que l’instant – l’instable station – de ces fils d’herbe soyeux, foulés par d’intrépides petits trognons d’homme, dont j’emprunte le point de vue immédiat, muable et cahotant, pour affronter le chaos. 

10 XI 2006

 6/            Le rien de ce jour, c’est l’automne où évoluent les enveloppes secouées de transes hélicoïdales de mes sens, qui s’infléchissent au gré des flux soudains de vent et de soleil. 

Merci pour le rayon qui m’atteint les genoux sous la table, comme le brasero de ce dîner andalou d’il y a longtemps. Merci pour le volume adéquat du brouhaha dans la cafétéria, et sa qualité de simplicité et vérité. Le soleil fait piailler les hommes comme les moineaux. 

13 XI 2006 Cafétéria des Halles

 7/              Le rien de ce jour ? pour l’instant un très vague apaisement.

            Le vent – les parasols agitent leurs franges comme des petites mains italiennes qui disent au revoir. Tu attends encore un peu, tu résistes à l’envie de décamper, de touiller les phases pour que ça ressemble à une couleur. Les consommateurs aussi attendent, comme cet adolescent de banlieue, seul, sans les accessoires habituels, qui fume simplement Il fait gris et froid dehors, il y a du réconfort à traîner à l’abri dans le rien faire. Les gens bougent dans la rue, se renouvellent ; il peut toujours se passer quelque chose. Moi, j’attends le rien. 

11 XII 2006 Cafétéria des Halles

 

8/          Écrire. Accepter la pure aventure. Pas d’équipement, pas de préfiguration. La juste, minimale, entièreté de l’être ; et l’urgence, maximale, de défaire toute affaire. Entrer dans l’intériorité de la pose. Devenir l’icône, puissante d’un mot sur le point d’être dit

26 01 2007 Cafétéria des Halles

  

9/             Je cherche – derrière ce rideau agité par le vent ; derrière ce plateau de scène grouillant de comédie qui capte l’attention – le rien, l’absurde.  Il ne peut manquer d’être, toute cette vie baigne dans un éther de non-sens.

            Et puis juste à côté, une fillette qui fonce sur les pigeons à les faire s’envoler. Quelle concentration ! Quel plaisir ! Elle traite le rien pour ce qu’il est : du présent infiniment disponible pour dérouler sa vie – et dans lequel elle s’envolera un jour. 

2 III 2007 Cafétéria des Halles

 

10/            J’ai mon protocole d’installation bien en tête, comme un enchaînement souvent répété : trotter sans hâte sur le parcours jusqu’où je peux aller – et de là tenir la tension du pas suivant impossible. Commander une tasse, porter le plateau, m’établir, m’attabler, sortir bloc & critérium, dater & situer. Il me reste alors à tarir les menstrues du sens – ce qui s’emballe, dégorge, reflue, enfle ou déborde ; préparer mon corps – muscles,yeux, mental, colonne – à  se jeter nulle part, dans les bras du tiers-exclu.

            Et au bout de cet exercice d’espérer, l’exaspération – ou le miracle de la joie.

8 V 2007

11/             Je vais mourir, supposons : Qu’est-ce que je vais écrire, mes dernières paroles ; de quoi vais-je parler ? Et tout de suite (c’est impérieux) je mate le pavé de la rue piétonne : rugueux, brillant de la récente rincée – et du matin bleu ciel qui s’en est suivi. Un rayon de soleil renvoyé sur la terrasse d’en face, met en scène ces deux filles animées, enjouées – et qui en jouent ; elles fument leur petit-déj en s’éventant le nez.

            Je cherche les mots qui vous rendraient mon regard, à l’heure de mourir ; qui vous restitueraient ces quelques spots scintillants projetés au centre de la chaussée, ces petites eaux piégées qui ruissellent de lumière. Je me sens loin de tout et, quand même, emmanché dans la légèreté de l’air : voyez-moi en piston de ses gracieuses turbines ; nous exécutons (l’air et moi) en  parfaite connivence, notre gymnastique invisible qui rit sous le capot de ce moteur bénéfique. Je lâche tous mes projects, tous mes prospects, tous mes affects – et cela fluidifie le monde ! Jusqu’à cette ribambelle d’enfants qui gire vers le grand escalator sombre, cela lève de sur eux je ne sais quelle menace de responsabilité étrange dont je me défais.

            Je vais mourir, ce n’est pas faux. Comme c’est léger de passer le seuil ! Les visages affichent des slogans mensongers assez impressionnants, mais je ne vois plus que des corps, nus, parfois si frêles, des ossements. Cela me ressemble tellement… et je m’en fous. Rien n’est plus mon problème. Mais rien non plus ne m’est égal,  car ça monte par ci et ça descend par là, c’est vallonné, et même épique ; puis plat, plein la vue; c’est beau à en pleurer, et tendre, maintenant que je vais mourir. 

(publié: Décharge et Gros Textes éditeurs, collection Polder, n°144, octobre 2009)

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