D’un point fixe

D’un point fixe

1/ Ce matin, je me suis rejoins en Afrique ; la journée qui s’installe en grand dès le début et qui monte par à-coups ; l’immense calotte de la scène qui nous rassemble dans la candeur de nos figurations : hauts fromagers, terre rouge, fluides margouillats, hommes étincelants. Je me suis rejoins sur un toit de béton des hauteurs de la favela. Je me suis rejoins sur la savane chaude et sucrée qu’entaille le gouffre du Magdalena. Partout la même envie, la même intensité de paix.

C’est cette saison, qui étire l’été comme un fil d’or de plus en plus ténu, à la rupture imminente ; ce laps inachevé – d’une valeur infime et précieuse – ta vie même.

11 X 05 Les Halles

2/ Comme ces corbeaux mécaniques, tu as retourné chaque feuille morte sur la litière battue avec discipline, mais liberté. Et tu n’as rien dégotté de sensationnel.

Les demi-heures se fissurent par blocs de la paroi du temps, au gong sévère de Saint-Eustache. Dans la poussière de cet automne aride, tu ne dépiautes que l’ennuyeuse causalité de l’explicable. Juxtaposé à tes compétiteurs aviaires, tes égaux, ta quête spéciale se pulvérise.

Ah, qu’elles s’éboulent au gong chevrotant de l’église, les demi-heures ! qu’elles ponctuent les blancs de mes non-phrases, laborieusement dégagées du caquetage ressassatoire analytique – et je me facture trois heures d’accompagnement.

17 X 05 Les Halles

3/ Au pied de la fontaine, tu crois en la matérialité de tes lignes. 

Or, seul existe ce répit au soleil, que tu peux tenir encore sous la bise froide, les jambes croisées, les coudes blottis contre le corps, avec adossé aux cuisses le bloc sténo, ce témoin et accoucheur de ta vie.

14 XI 05 Les Halles

4/ Une inspiration, un grand soupir, et tu sentis dans tes poumons malgré le froid, l’air de Rio le matin. Une calme ivresse avait gonflé les eaux de ton cœur, animées comme une source. Le refrain d’Aquarela do Brasil te sortit du gosier à tue-tête – et personne n’en parut étonné. Ce pays avait exalté ta jeunesse et ta virilité ; ton corps bombardé de signaux, scintillait sur Copacabana comme un astre…

15 XI 05 Les Halles

5/ Je pourrais facilement escamoter ces heures assignées à l’attente, distendre les fils, perdre les traces incertaines, relâcher le guet, le siège, décrocher mon regard des anfractuosités de cette muraille brumeuse, cesser d’en arracher fiévreusement du verbe, renoncer à la contemplation harcelante, à l’effort de m’appliquer de tout mon large contre la présence que je perçois, peut-être – et qui me rend un moment libre et heureux. 

22 XI 05

6/ Je me suis relu – et entendu la sourdine qui m’enroue la voix. Une aigre ritournelle s’élève de mon crincrin langagier. Avec tout mon soin opiniâtre, je ne peux contourner au fond la matérialité de l’instrument, ses rafistolages intimes, ses calfeutrages : c’est moi, l’homme, qui rends cette tonalité de synthèse ; ce filet de parole qui cherche à prendre vie.

28 XI 05 Cafétéria des Halles

7/ T’as la langue au mental trop chargé pour attendre que le cristal se détartre et résonne de son propre imperceptible mouvement, ou de la minimale caresse d’un rayon, d’un zéphyr. Tu te refuses à projeter, même du critérium, une parole qui n’a pas de forme positive, qui se retourne comme un moule ; et te voilà presque deux heures à palper dans les paumes de ton esprit cette glaise instable. Mais finalement, tu t’es dit : souplesse ! – sinon que restera-t-il de ce temps ?

5 XII 05 Les Halles

8/ Loin du fleuve, et cependant posté sur un quai brut au rendez-vous avec l’incertain, je laisse ma tête échafauder ses ziggourats friables dans la verticale de l’attente, tandis que mes yeux cherchent, à travers leurs décombres, des flots, par habitude.

Or c’est ma peau de main, striée et bosselée, rugueuse comme un cou de tortue, et où pulse discrètement la mécanique vitale, la voie fluviale d’où m’est venu l’extraordinaire (et l’imagination parlera, selon ta culture, superlativement).

Rien d’autre que toi, en fait, mais dans l’expérience du début.

9 I 06 Cafétéria des halles 10h -12h30

9/  Tu attends depuis longtemps. La rencontre est sans doute imminente, mais rien ne vient. Tu cherches un chemin balisé. Tu testes un instrument de pilotage. Mais l’ingéniosité ne sert à rien, ici. 

Un peu avant midi soudain la rue se vide. La lumière s’incruste sur le pavement de granit. Quelques croisements, une brève livraison, interrompent par à coups ce sol à cielintense et porteur de durée. Et tu sens que c’est dans cette lenteur minérale que la rencontre attendue prendra consistance. Tu en as eu le soupçon – et ce fut déjà un bienfait.

10 I 06 Cafétéria des Halles

10/  Je suis un chercheur fondamental, sans objectifs. Mes moyens : du temps assigné ; de la vie humaine, urbaine, autour de moi. Ma méthode : contrer presque tout dessein. Juste attendre que se désemballe ma tête vrombissante d’entreprises. Oser quand même – mais non sans gomme – le faux pas de l’action. Y enchaîner dans l’obscurité du non-sens, de l’erreur, de l’arbitraire – mais soutenu par une subreptice œillade de velours noir – mes pas suivants, no choice, l’esprit écarquillé d’écoute et anxieux de suivre jusqu’au bout le fil, de faire de ma chute un saut d’ange, un passage, un orgasme – tandis que les moineaux suspendus au plafond, me chient littéralement dessus.

16 I 06 Cafétéria des Halles

11/ Mon laboratoire, de recherche fonda­mentale, dispose d’un bac de décantation, qui fait aussi office de poubelle et de bassinet. Cracher, jeter, séparer les phases : telle en est l’activité austère.

Mon laboratoire est une surface laquée où retombent les cendres des encombrants mentaux, consumés sous l’effet du simple paramètre de l’attente : une mince couche de poussière où j’ouvre du bout des doigts des rues luisantes, où je trace délibérément des signes arbitraires.

Mon laboratoire est un petit purgatoire ; une rétention de faire caca ; une abstinence générale où l’esprit se lasse même de se décourager.

17 I 06 Cafétéria des Halles

12/  Mon laboratoire est une morne plaine, longuement attendue d’un champ de bataille – la devenant dès que ma tête se lasse d’y canonner ses concepts. Les dernières fumerolles s’infiltrent dans la brume. L’horizon se dégage, brut et seul, sur la plaine enfin morne.

J’y fus rejoint par le soleil – et la légèreté de l’âme sifflota par mes lèvres.

23 I 06 Cafétéria des Halles

13/  Le cul collé au tabouret, fiché comme une prise de terre devant la paillasse de ton labo ; l’esprit écarquillé de fils de cerfs-volants tendus, qu’exaspèrent les hauts vents des forces collectives ; tu vois par la glace s’ébouler granuleux le temps des gens, sur le lit de ta non-route, en ce point fixe aussi lassant et muet qu’invariable.

Et lorsque miraculeusement, ce chaos d’ondes humaines multiples et interagissantes, se neutralise entre deux respirations, découvrant la nudité de cette place (que ma longue prise hyposensible avait fixé sans jamais l’avoir vue), un rayon de soleil s’écrase sur le sol, une femme blottie y souffle du brouillard bleu-light, un oiseau non loin chante ti-té : Tu te retrouves campé en ton corps, les sens aux aguets, face au vide, l’escomptant…

Tu l’as manqué de peu cette fois – ou tu ne sais pas si la rencontre a eu lieu. Peut-être dès le début, de façon diffuse, comme on jouit parfois. C’est un peu ça une expérience en recherche fonda­mentale, ou un peu plus que ça.

31 I 06 Cafétéria des Halles

14/ Le bloc ouvert à blanc, la mine de plomb armée du fond de café-crème encore tiède dans la tasse, et du loisir – je me retiens, je me soutiens, je tends vers, un point postural de mon yoga d’écriture :la promptitude enflammée. Depuis ce pied-de-guerre, je contemple ce quibouge et ce qui s’attarde, au dehors comme au-dedans de moi, jusqu’à sentir un alignement intime avec ce lieu.

Sur la petite flaque piégée par le pavement rougeâtre, impactent de rares gouttelettes de crachin. Un instant je les sentis sur mes joues, larmes coulées d’un regret enseveli hier sous une pelletée de plus. Mais très vite j’ai dézoomé sur la perspective de la rue luisante, soudain libre des lourds fourgons qui la bloquaient – et j’ai reçu sa réverbération, confuse et chaude, de la clarté. 

21 II 06 Cafétéria des Halles Jour de pluie

15/  Tu n’es pas content, tu voudrais être ailleurs. 

Mais pour monter, il n’y a pas d’autres passages que par ce point quelconque et familier ; certes panoramique, mais plus froid, plus cru, plus sec et plus laid que tu n’aurais pensé.

Dans les ravins grondent les torrents des foules de cœurs solidarisés sous étendard tribal, qui m’éclaboussent les jambes. Ils alimentent les ventricules puissants de collectifs quasi-divins, qui se dressent pour se liguer, ou se bouffer.

Et soudain, malgré le froid, une aiguille de jambes nues se faufila entre les opaques de la rue, au loin.

Cette à peine probable piqûre à mon vif, fut le seul vrai alignement de la scrutation de cette matinée. Elle suffit cependant à désenfler une baudruche de colère qui m’altérait l’ego – et il me fut à nouveau possible le désir.

27 II 06 Cafétéria des Halles

16/  Mon laboratoire est une petite cage où je fais dégorger mes escarres d’ego. Comme c’est long ! comme c’est pénible ! Que de graves questions dans ces baves mousseuses, que d’altiers frontons pulvérisés par le jet de rinçage. 

Mais tu retiens encore ces derniers biens, tes larmes. 

28 II 06 Cafétéria des Halles Jour de pluie, neige

17/ Mon activité, ma captivité, est un acheminement poussif vers le point de perplexité d’un itinéraire de vagabond à temps partiel, repris à la dernière rupture de fil. Sonné, simplifié, attendri comme un steak sous le marteau, par l’immense insolubilité du début, je tombe sur le cul de cette route encore indécidée. Et je baisse les yeux.  

Mais c’est un jour de pluie ; sur le bord du trottoir s’est reformée la petite flaque : une fenêtre infime, où je plonge avidement dans l’envers immense. 

6 II 06 Cafétéria des Halles

18/  Le fleuve basculé, bousculé, en ses fanfaronnades de bosses et de creux, se jette en avant comme une armée de patineurs aux membres nus et scintillants, qui se serrent ou s’évasent en glissant dans les rues sans jamais se choquer, amoureux de leur convergence vers un corps unique au destin de soleil couchant.

Fiché en marge de ce dérangement qui tend les fils de mes pêcheries, je résiste au courant, éclaboussé de son érotisme diffus, pour approfondir le sondage vers la nappe d’une émotion très basse, – dont je ne sens toujours que le picotement au nez. 

14 III 06 Quai nord, froid et ensoleillé

19/ Tu penses à la mort, 

c’est l’instant présent que tu évoques.

Cette sensation, est-ce nuit, jour ? quel

âge ?

Cette rigole dans la perspective de la rue. Le pigeon au vol courbe. La beauté qui

veut dire.

Tu penses à la mort,

c’est le relâchement que tu réclames.

Mourir, pour toi, c’est vivre enfin. 

21 III 06 Cafétéria des Halles

L 14 pont20/  Je suis en panne comme une tortue retournée sur le dos. Le vent anime en vain les regards d’eau claire des flaques enclavées. Les eaux du fleuve concassentmécaniquement des cristaux noirs sous les arches des ponts.

Je suis en panne, peut-être d’immobilité. Au fond du réservoir j’entends remuer le carburant qui ne passe pas. Je sens cette odeur de naphte, mon émotion retenue – ou contenue – et acide.

27 III 06 Devant le fleuve

21/ Tu t’installes dans la discipline de fixer un point. Tu en fixerais bien un autre : le plaisir gratifiant qui fait signe. Mais avec un deuxième point, ça se grippe ou ça se déchire. Tu le sais déjà, ça ne marche qu’avec un seul je veux dans la tête.

1 V 06 Fontaine des Innocents

22/ Autour de ce point unique, tu es étrillé, retourné, réduit à ta congruité de viande. Tu te laisse drosser par les vents, carder les paroles, démêler les je veux rebelles … Toute une culture singulière, nichée dans les nœuds insolubilisés des rimes, est épouillée par le peigne fin. En un instant, ce seul anneau d’attache a fait de toi, un noyé de sa portée d’inaccessibles, un exilé de sa terre intérieure, un déshérité de ses dettes – qui n’a plus guère en main que sa vie. 

19 V 06 Cafétéria des Halles

23/ Le point fixe, ça pourrait bien être cette prise à saisir un peu plus haut, cette branche où descendre un peu plus bas, – même ce vide à se jeter dedans.

30 V 06 Cafétéria des Halles

Publié en 2009 par Décharges & Gros Textes, collection Polder, dans le recueil « Un Reposoir à la Caresse des Ombres » ; et en 2007/2008, par morceaux,  dans les revues: Traction Brabant, Comme en Poésie, Verso et Décharges.

2009 écrits 1