Un reposoir à la caresse des ombres

Ecrire comme culte

1/ Ce qui change dans mon rapport à l’écriture, c’est qu’elle est moins une confidence dans le refuge des grands bras qu’une laborieuse exploration de l’obscurité intérieure, rendant compte de vagues, d’équivoques lueurs. 

Sur un banc à l’ombre des arbres du Luxembourg, j’ai passé plus d’une heure à écrire au crayon, et gommer, cette phrase dont j’efface aujourd’hui le tiers. Le combat de l’écriture et de la parole, n’a pas flingué le morose hermétisme de la bouche qui répond.

13 IX 2004

2/ Comment un texte ancien fait-il pour réactiver quoi que ce soit au passage du visiteur, du réviseur ? Suffit-il de le dérouler, pour lui donner une nouvelle chance de vociférer la tension qu’il a peut-être retenue dans ses fibres littérales ?

J’avais jeté mon filet dans le grand fleuve, pour qu’il piège l’instant. Mais même s’il n’en reste dans mes lignes qu’une teinture, une infusion, ou ne serait-ce qu’un peu d’humidité, n’aurais-je pas réussi un peu à l’attraper ?

18 X 04 Les Halles

3/ Par un dimanche de novembre doux et printanier, j’emporte un café-crème sur un banc. Un platane animé fait cligner le soleil sur mon bloc. Les ombres des promeneurs coulées sur le sol me frôlent.

J’ai pris énormément d’intérêt à acter ce qui me rencontrait – la caresse des ombres, le vent bouffant et frais ; comme si écrire me révélait ces présences au vol fluide et discret, et leur faisait un petit reposoir où elles puissent s’attarder un instant pour rayonner.

23 XI 04

4/ Écrire ; c’est le silence intime que je viens visiter, touriste des mystères : Un assez sombre édifice, qui semble vaste et peu sûr ; mon pas hésitant foule les seuils, entreprend des vestibules… puis s’arrête, alerté par de faux airs de raccourcis mentaux mille fois pris pour des passages. 

Mais il me reste, de ces efforts en dedans, la preuve que le silence affleure – ce bien-être du corps débarrassé de son lourd chargement d’éponges.

13 XII 04 Cafétéria des Halles

5/ M’asseoir au soleil. Goûter l’épaisseur du temps ; en être une part – une levure – et monter de corps, de tout corps avec, gonflé et vibrant comme le bourgeonnement d’une brioche juste défournée, fruit de l’écrire en mode « pousse et retiens ». 

Et ça, projeté sur la feuille, dans ces mailles griffonnées où s’emberlificote le verbiage de l’attente – c’est l’ombre du vertige dans le fond du ravin.  

1 II 05

6/ Écrire, la fin de matinée d’un jour libre et si possible ensoleillé, est une poche de temps extensible, qui me presse sans me couper ; où je peux pousser encore une bille, et une autre, et une dernière, et aussi cette toute ultime.

C’est comme ces retrouvailles, riches et intimidées d’un premier soir de vacances, que devra interrompre, et clore parce qu’il est tard, l’urgence encore un peu répressible de chier.

8 II 05

7/ Le bonus, de l’écriture inspirée par l’écoute du fond en soi, c’est l’épreuve d’un bonheur qui apure les rancunes, décroche les liens contentieux, efface dettes et créances – comme si tu touchais d’un coup la belle somme, suffisante pour partir libre et quitte.

15 II 05

8/ Le dos et la nuque, appuyés en espalier contre la digue rugueuse du quai ; la face, les genoux, les mains, criblés par le soleil comme les poiriers d’hiver de ce jardin de mon enfance – je m’invite à la passivité d’écrire ; je me mets en alerte.

Hélas, la terre ne s’ouvre pas. Nulle gemme à ramasser, ni marches à gravir vers une lampe d’Aladdin. Juste une poussée de larmes arides, qui me brûlent les yeux. Et me voilà fixé par un corset de fer, à exposer mes fruits inertes et durs comme des galets.

15 III 05 Sur le quai

9/ C’est déjà tard dans la matinée, et bruyant. Je n’ai plus guère envie de dépaqueter d’un doigté de fillette, de ses multiples enveloppements de soie aplanis sur la table, l’espace auquel parfois écrire s’identifie.

24 III 05 Cafétéria des Halles

10/ Je plonge les mains dans le trou de boue du sentiment. Ce qu’elles retiennent est dépareillé, peut-être incohérent. Ce que l’écriture érige est monté de ce bric-à-brac : acte d’enfant, ou de mégalomane, léger, risible, inconséquent; qui donne ce qu’il n’a pas. 

Et brièvement, ça me rend heureux.

2 IV 05 Sur le quai

11/ Je te conduis à ton écritoire préféré, ce vivarium prismatique qui t’expose le haut du corps à la lumière encore fraîche d’une fin de matinée, et t’irrigue le regard de l’écoulement fluide et rebondissant de tous ces uniques grains de tes semblables…

Or, avant que tu aies pu choisir entre ces quelques poignées, de porte, couvercle ou soupirail, l’une des voies d’écriture, dont tu sais qu’elles toutes trompent l’œil ; la simple intention, de reculer dans la juste posture par le truchement de l’écrit, c’est déjà accomplir un objet de parole.

24 V 05 Cafétéria des Halles

12/  Mecs au printemps,

jeunes, vieux ou mûrissants,

porte-queues alanguis par le tourment

sans mot qui leur voyage le centre de

gravité,

se parent d’un rien d’exhib

sous leur front de pare-buffle buté ;

d’un regard de terre rouge fraîchement

retournée

sorti d’entre la brousse hirsute et noire

des cils.

31 V 05 Cafétéria des Halles

13/ Je suis en arrêt de poussage : j’arrête de 

pousser.

En arrêt d’accrochage : j’amollis les

crochets de mes atomes.

L’humanité file entre mes dents de

peigne : je suis en arrêt de crêpage.

Je suis en arrêt de contournage, de

pesage, d’écrivage

– juste attentif à mon attente !

15 VI 05 Place des Innocents

2009 écrits 1