Calligraphies d’aventures

1/ vitrine d’aventure

even climax

Lentement et ineffaçablement, ma plume grave une ligne de parole dans un relief encaissé et la pénombre. La forme, comme un cadeau ou pour le moins une surprise, ne se laisse voir qu’après coup, autonome de l’effort qui l’a causée – et par cela même attirante et non sans danger. En cette contorsion est le plaisir.

 

no return

La surprise du résultat me permet-elle de me dire aventurier ? Je m’applique sans retour possible par le réseau contourné de la langue, à suivre un sens furtif et vaste – et je n’en arrache qu’un lambeau. La forme seule, peut-être, témoignera de la réalité de ce que je n’ai pas pu atteindre : C’est ce que j’aurai gagné, par grâce, et même malgré moi.

 

perchance

Ces calligraphies sans rature ne sont pas en soi des poèmes, mais les traces de ces ombres suivies, confondues, puis retrouvées par hasard… Je dois, ensemble, provoquer et subir, me concentrer et me fondre. L’état prévaut sur l’intention.

 

foundling

L’œuvre qui se détache d’une telle calligraphie, comme un billet du distributeur, n’est au fond qu’un mystère : voyageur amnésique, ou bébé exposé. Elle témoigne, au mieux, de l’anxiété de produire dont elle est l’effet ou de la consolation d’élever une stèle là où la vie t’a pincé le cœur.

 

stalking

L’injuste caprice des conditions et des circonstances favorise, donne, ou reprend cette nécessaire aspiration au voyage, à la découverte, au fruit – et sans ce vide au thorax la chair pue la mort.

Mais on peut toujours faire le guet.

 

no method

Chaque exploration est doublée d’une autre qui se pare des mêmes attributs que l’originale. Moins qu’une copie, elle en est la forme publique, avilie, qui jusqu’au bout tente par sa facilité mécanique et trompe lourdement l’aspiration qui s’y porte. Ainsi en est-il du sexe et de la calligraphie d’aventure.

 

2/ Des morts m’accompagnent

chrysanthèmes

La nuit dresse son siège autour de mon abri, et me coupe tout espoir d’échapper à ce repos légèrement funèbre de la Toussaint. Elle me rend à mon centre vital. Il n’y a, dans cette glaciale étreinte, nulle douleur pour qui s’y laisse prendre, pour qui s’y livre.

 

les chauffants

Des morts m’accompagnent, mais pas dans leur blafard dépouillement de cadavres ; des esprits plutôt. Leurs images – si riches encore qu’elles peuvent dans ces moments de contemplation jeter leur chaud et terne éclat au fond d’un regard scrutant l’invisible – me guident, non sans plaisir, ni perplexité, au cœur du réel. Et de ce voyage, on dirait que les à-côté sont toute la substance et qu’on n’en voit jamais nettement le bout.

 

les nécessiteux

Comme à colin-maillard, je sens des présences auprès de moi, indistinctes, tristes peut-être ; et mes yeux se couvrent de larmes. Ces images animées stationnent derrière des rideaux, discrètes comme d’humbles solliciteurs à la mine décourageante, mais qui ont avec moi une certaine intimité… Est-ce ma famille, refoulée et suraimée? Est-ce mon fonds, ma porte vers l’ailleurs ?

 

Les témoins

Et ces semblants d’êtres, ces ombres presque, me ressemblent parfois dans ces années grises entre enfance et adolescence, in my early teens, lorsqu’une conscience émergeait, plus inaperçue que les moins dissimulables variations d’un corps, mais dans un assez absolu secret – d’où m’est restée cette faille qui jugule mon terroir.

 

Nihilisme

Une musique de Kraftwerk, métallique comme une voix d’adolescent, triste comme un hiver qui n’arrêterait pas de fondre des gouttières, me rend dans sa plus acide saveur, ce siècle, cette aube que furent les dernières années soixante-dix. Tout était si mal parti et tellement accro d’espoir ; on s’en renvoyait la balle, tout amoureux de nos destins ; on cherchait la solitude la plus exemplaire !

3/ Pas chez moi

L’entortillement de lignes qui réveille des paroles, le stupéfiant Héritage de l’écriture, est une déclaration de paix et d’ouverture à cette nuit urbaine qui clignote au loin et feule sourdement à travers le double vitrage.

 

Face au miroir sans tain de la fenêtre, à la bougie, j’entreprends cette exploration écrite du parc enténébré pour faire torpille sur des morceaux qui susciteraient l’envie d’y reconnaître d’objectifs attributs de mon for intérieur ; parc existant, mais distant, traversé par imprégnation olfactive, aérienne, climatique et sentimentale. Un chien qui jappe suffit à me rendre cette nuit plus humainement cloisonnée de territoires ; je puis passer par au-dessus ou creuser – mais mon règne furtif s’intimide de ces gens.

 

Par la nuiteuse froidure, dans une cuisine à l’apic du fleuve Nièvre, j’ai dilaté le volume de l’écoute. Mais le grognement de la chaudière s’enfle soudain de hautes vibrations, et inonde les sons lointains des mondes prochains, ces motrices qui mènent aux sensations.  Elles peuvent n’être, par rang de subtilité, qu’un grincement lointain, un piquement du dehors,  une luciole urbaine qui prend vie, une étoile très effilée discrètement inhumaine – et me conduisent à recevoir, dans ma conscience expansée, ce qui peut n’être qu’une montée d’émotion jusqu’aux yeux, une sensation illettrée, la moiteur sur le sable d’une vague retirée .

 

Lever la tête de la fosse aux grouillants et revoir le ciel, la ligne d’horizon hérissée de grands végétaux, la verticalité lancée du humide-lourd vers le gazeux – et la vieille problématique se remet naturellement en place :calme, par l’âge de l’humanité qu’elle a, mais toujours troublante ;déséquilibrant le stable ; poussant l’apprenti marcheur à empiéter sur le noir.

 

Privé de tout le chœur hurlant des voix, furies de tempêtes inhumaines dans ce monde baudruche étirée de ma folie. Privé de ces querelles, pugilats, tortures. Retour à zéro, rez de vaches, sensation. Silence au près ; murmure au loin, au plus profond. Et même plus les vaches, les forêts. Et juste ce corps, ce cœur qui croît.

publié partiellement dans Traction – Brabant

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